21 mars 2007

La femme ailée (15)

La lecture d'un e-mail d'Olga acheva de mettre Asphélia de bonne humeur: Asphélia, Te souviens-tu de ce film argentin que nous avons vu ensemble, "Les ombres du coeur"? L'atmosphère était nostalgique, poignante, avec beaucoup d'espoir. Le tango, en moins tragique. Plus mystérieux, moins grandiloquent. Je me vois à l'ombre des arcades d'une place du sud, dans la chaleur de midi. J'ai vraiment l'impression que les arcades me protègent, entre le monde de la lumière et des ténèbres. La nuit pleine de possibles aussi. Je tourne autour du pot. C'est parce que cela correspond bien à mes incertitudes, mes espoirs aussi. L'ouverture est jouée. Le rideau s'ouvre. Bas les masques. Tu te souviens de ce député que j'ai interviewé? Nous nous sommes écrits. A SUIVRE

La femme ailée (14)

Asphélia vient de terminer une journée chargée de réunions à Amsterdam. Pour se lever moins tôt le lendemain, elle loge près de la gare centrale. Après avoir déposé son bagage, elle ressort. Elle marche le long d'un canal, de la gare vers le centre historique. Partout des touristes, en visite passive ou active du quartier des vitrines et des koffie shops dédiés au H. Asphélia s'était amusé du jeu des prostituées, prenant une pose de tableau vivant dans leur vitrine. Le mouvement du rideau, à l'entrée du client ou à sa sortie complétait l'analogie théâtrale. La pièce se joue derrière le rideau, dans le mystère. On imagine à sa guise, sans être sûr de rien. Comment et pourquoi est-on travailleuse du sexe? Une curiosité sans fond sur l'amour: attirance, mécanique, apparence, et l'imprévu d'une relation unique et sans lendemain? Un travail en temps limité? Un condensé de couple fait et défait dans le même mouvement? Oui. Ce soir, pourtant, tout se présentait autrement pour Asphélia. Le verre de la vitrine était une frontière translucide qu'on ne passe pas. Elle se voyait face à Stefano, chacun de son côté de la vitre. Lanterne allumée. Porte fermée. Rideau ouvert: vide, non-occupation. Stefano seul, le regard perdu, plein d'un ailleurs, portant au-delà d'Asphélia, loin derrière elle. Vision interne de rêve, sans les yeux. Le voit-elle plus que par intermittence? -Stefano! Elle prononce le nom, ou plutôt elle essaye. L'air ne vibre pas. Seul le cerveau a formulé l'intention de parole. L'exécution phonatoire reste en suspens dans l'air humide. De part et d'autre de la vitre ils se cherchent, trop loin, et ne se voient pas. Maintenant, c'est elle la femme exposée en vitrine. Elle attend. Le temps se défait. Trop tard pour construire, effilochement. La chance ne reviendra pas. Asphélia marche de nouveau. Jamais avant elle n'a autant voulu la mort. Plonger dans l'eau noir, couler. Avant de tenter la descente, voir encore un corps inerte dériver sur l'eau. Stefano en chemise blanche, ophélien. Le rejoindre? Impossible. Rester sur le pavé de cette rue incurvée? Insoutenable. Une douleur absolue saisit Asphélia. Des sanglots secs la secouent. Sa bouche s'emplit de vase. Elle diffuse une odeur répugnante, d'épidémie médiévale peut-être? Disparaître, et ce faisant annuler la douleur d'être. Asphélia sait qu'elle ne cédera pas à cette pulsion de mort. Elle vivra. Il suffit d'attendre. Après le séïsme. La dernière réplique. Des ondes de douleur passent encore. La perte de Stefano est irrémédiable. Amputation de l'âme. Doute horrible: erreur absolue d'être partie? Asphélia étendit ses ailes noires, monta hélicoïdalement dans les airs, survola le corps flottant de l'amant, et disparut dans la nuit. Asphélia, vidée de ses forces, revient en somnambule à sa chambre, s'endort d'un coup. Le sommeil, ni bon, ni long, efface juste l'ardoise. Remise à zéro. Au réveil, Asphélia se sent libre, pour la première fois depuis longtemps.

La femme ailée (13)

Rodolfo, en bon politicien, aime traiter les problèmes l'un après l'autre. Il lui arrive rarement de faire deux choses à la fois, mais le voici qui poursuit deux idées en même temps. Il lit et relit le message électronique, puis la pièce jointe: l'article d'Olga. Certes on y sent une pointe de critique, mais rien d'agressif. Au fond coopérer a payé. La journaliste lui a fait un bon article. Il ne peut pas se plaindre. Inutile, dans ce cas, de demander des modifications de détail. Ca n'apporterait rien. Cette relative victoire de Rodolfo sur le terrain de l'interview et de l'article l'incite à jouer sur un autre tableau. L'homme politique, sa gloire confortée, est affamé d'un autre dialogue, hors politique, dans le domaine littéraire où il ne se sent que généraliste passable, monsieur tout-le-monde, au plus bon public. Il réfléchit donc aux idées qu'il peut développer dans sa réponse. L'article n'est plus qu'une amorce. Comment rendre hommage à cette femme d'esprit, élégante dans son maniement des idées et de la langue? Surtout ne pas s'enferrer dans le ridicule d'une corbeille de fleurs. Il revient à son dossier, le feuillette de nouveau. Une idée s'impose avec évidence: Cervantès. Une recherche sur Internet aboutit à des objets de collection à acheter. Il choisit une édition ancienne des oeuvres du maître. Il envoie son enchère et ses conditions de poursuite, en cas de montée. Trois jours plus tard lui parvient un carton de livres reliés en cuir. Quel étonnement! C'est intimidant comme le seuil d'une église qu'on ne connaît pas. C'est le moment de se laisser entraîner par la proximité d'une grande oeuvre, et de finaliser sa réponse à Olga Riscal. Que dire? Remercier sans ostentation. Se féliciter d'un premier échange réussi, de bon augure pour l'avenir. Rodolfo mobilise son intelligence pour articuler le message à écrire et le cadeau. Il en fait les deux instruments d'une stratégie de rapprochement.

11 février 2007

La femme ailée (12)

WASHINGTON
Olga repartit aux Etats-Unis, à Washington, et travailla plusieurs jours à son article. Asphélia se trouva rendre visite à son amie Olga pendant cette période. Asphélia sortait seule durant la journée et retrouvait son amie le soir pour des séances de sport ou pour sortir. Asphélia respectait la confidentialité du travail de la journaliste. Un article vise à être publié, donc lu du plus grand nombre, mais dans sa phased d’élaboration, il peut passer par des états intermédiaires contradictoires, temporaires, avant de trouver sa forme définitive et stable. Il est donc important que l’article ne tombe pas en des mains tierces tant qu’il n’est pas fini.
Asphélia, pourtant ne put éviter de voir la photo de l’homme qu’Olga avait interviewé. Elle se dit immédiatement que cet homme ressemblait étrangement à l’entraîneur du club de foot, et séducteur, de son historieta rêvée. Olga lui expliqua qui était Rodolfo, tout ce qu’elle savait sur lui de source publique et vérifiée.Asphélia, amusée de la coïncidence, raconta l’histoire imaginée à Olga, qui en rit beaucoup :
-Effectivement, il a un côté vieux-beau, « viejo verde » en espagnol. Politiquement, je l’aime moyennement, mais il est de bon contact et il a le respect de l’interlocuteur.
Asphélia :
-L’interlocutrice. C’est un homme à femmes.
Olga, riant :
-Peut-être !
Asphélia s’arrêta là. Elle savait que son amie journaliste devait souvent affronter des individus peu agréables, raides ou agressif avec la presse et les médias. Pour une fois qu’un homme écoute et répond, laissons-lui sa chance.A Olga de voir.
Surtout, Asphélia fut heureuse d’avoir trouvé une parcelle de décodage de son personnage imaginaire de Rodolfo. Une incarnation, une évolution de ce Rodolfo d’historieta, c’était cet homme politique Rodolfo. Comme disent les informaticiens, le Rodolfo réel était une instanciation du Rodolfo imaginé. Asphélia s’enfonça dans le confort de la pensée médiévale nominaliste, pour qui le mot, la désignation, précède l’être ou la chose. Le créateur, la créature-concept, puis la créature réalisée, tel était encore le schéma qui avait présidé à l’orthographe allemande décidée par Luther : tout nom de créature porte une majuscule, en hommage au créateur, et par extension, tout nom porte une majuscule.
Un Rodolfo majuscule. Amusant !

SEANCE D’ECRITURE
Rodolfo est à son bureau au Parlement. Il dispose une belle feuille de papier à lettre à son monogramme sur un sous-main de cuir, prend son stylo plume et commence à écrire :
-Ma chère Olga,
Faire votre connaissance fut un plaisir. Nous reverrons-nous ?
S’il n’en tenait qu’à moi, j’aiderais volontiers le destin. Mais vous, le souhaitez-vous ?

Il avait écrit ces lignes sans hésiter. Elles lui étaient venues plus qu’il ne les avait construites. Tiraillé entre le besoin de dire et la crainte d’une maladresse qui viendrait tout gâcher, il fut longtemps paralysé, ne pouvant ni avancer ni reculer. Bloqué. En panne.
-Non, ça ne va pas du tout se dit-il en déchirant la feuille.

Olga est au clavier. Elle écrit, révise, améliore, finalise. Elle avance vite. Bientôt l’article est prêt. On ne bouge plus, arrêtons tout. C’est bon.

Olga et Asphélia sont au centre sportif. Elles sont sur des vélos fixes d’entraînement. Elles roulent à bon train, et ont choisi le même parcours simulé, ce qui favorise la conversation.
Olga :
-Je suis contente d’avoir fini cet article.
Asphélia :
-Tu vas lui faire relire ? C’est une interview, non ?
Olga :
-Bonne idée. Je vais faire cela, même si je suis contente de ce que j’ai écrit, et je ne le changerai probablement pas. Mais après tout le député a été très correct, sympathique même.

C’est donc Olga qui écrit à Rodolfo, et pas l’inverse. Elle lui envoie un e-mail le remerciant de l’entretien, et lui demandant de bien vouloir relire l’article.
Rodolfo aperçoit un clignotement sur son écran. Un message vient d’arriver.
Rodolfo l’ouvre.
-Justement !
Se dit-il.
-Quel idiot ! Incapable d’aligner 5 lignes et voici cette femme brillante qui m’écrit.
Je suis bête mais j’ai de la chance. Comme depuis que je fais de la politique.

Rodolfo embrasse la médaille de la Vierge, qu’il porte autour du cou.

06 février 2007

La femme ailée (11)

Thèse de doctorat de Olga Riscal: "Cervantes et l'homme historique".

Synthèse et argument: Cervantes avant d'écrire Don Quichotte fur un soldat, dans la période guerrière qui opposait l'Espagne et l'Angleterre. L'Espagne Impériale mobilisait dans ce conflit ses deux atouts maritime -l'Invincible Armada- et terrestre -le Tercio-. Nos travaux ont analysé l'influence du contexte historique et la perception de l'histoire en marche par les hommes qui la vivent dans l'oeuvre de Cervantes. Les personnages du Quichotte sont comparés à des échantillons historique de leur catégorie.

Rodolfo avait marqué une pause dans sa lecture, pour se pénétrer davantage, en toute honnêteté et humilité du texte qu'il lisait. Il s'était promis qu'un été où il aurait le temps, il lirait cette thèse intégralement, car elle lui ouvrirait des horizons sur la civilisation hispanophone. Cervantes est à la source. Olga Riscal a exploré, analysé, structuré cette source.

Le dossier préparé par l'assistant parlementaire contenait également quelques articles de fond signés d'Olga. Il s'y trouvait aussi un curieux manifeste, d'extrême-gauche, signé Libertad Mendez, réclamant la libération des guerilleros du 18 mai. On y parlait de réappropriation des biens confisqués, de réforme agraire, avec une terminologie marxiste qui faisait sourire Rodolfo aujourd'hui, mais autrefois lui eût fait serrer les dents.

L'énergie de la mère était passée à la fille, mais elle s'était canalisée, structurée. Olga s'avérait plus forte encore parce que plus calme, froidement efficace là où sa mère avait agité des mots sans pouvoir faire beaucoup plus.

Rodolfo sut alors qu'il lui faudrait être extrêmement attentif, accompagner avec bienveillance et présence, ne surtout pas chercher à endiguer un flux de pensée solide.

Cette réflexion de tactique politique qui l'occupa toute une soirée, veillée d'armes avant l'entretien, fut totalement dépassée dès que commença l'entretien. Rodolfo voyait une femme supérieurement intelligente, au visage fascinant, au corps attrayant, et se trouvait désemparé pour mobiliser ses techniques habituelles de politicien séducteur. La tactique préparée devenait inapplicable, comme un blindé au canon tordu par une grenade. Olga Riscal parlait, elle avait l'initiative. Il se prêtait au jeu, et la suivait sur le terrain inconfortable où elle l'emmenait. Rodolfo répondait avec prudence, fermeté, mais aussi une grande amabilité.

Olga faisait son travail, Rodolfo le sien.

Deux heures après l'entretien, Rodolfo retrouva son assistant. Celui-ci comprit immédiatement qu'il était arrivé quelque chose d'insolite: son patron, conquistador du coeur des femmes, s'était vu face à une forteresse imprenable. pire c'était lui l'assiégé. Le patron faisait une fixation sur cette journaliste. Eh bien voilà quelque chose de dangereux. il faudra bien désamorcer le piège. L'attaché parlementaire réfléchit et réfléchit encore jusque tard dans la nuit, et finalement s'endormit sans avoir trouvé de solution à ce problème. Un député assujetti à une passion tardive! Ah non!

27 janvier 2007

La femme ailée (10)

Sur un petit écran, à la vitrine d'un marchand d'électronique, parle un homme au large sourire. Cet homme est un vrai professionnel des médias! Il manie la caméra à son avantage, est présent, sort de l'écran, de la vitrine, vient vers vous. Il est finalement plus proche de vous par l'image que s'il était réellement là, à vos côtés. Il vous évite une proximité rapprochée de son espace respiratoire/expiratoire, avec le votre, haleine contre haleine. L'homme télévisuel se prête au jeu médiatique, passe en plan rapproché, plus grand que nature, puis en plan plus lointain, il devient un Tom Pouce à mettre au creux de votre main: une simple homothétie de zoom optique. C'est maintenant une figurine aux couleurs éclatantes, 3D, réaliste, téléportée, manipulée. Cet homme, on se rend vite compte de ce qu'il est: un homme politique, charmeur selon les uns démagogue selon les autres, proche ou empathique, aimable ou séducteur.

N'est-ce pas Rodolfo, le beau Rodolfo du rêve-fotonovela d'Asphélia? Un peu plus vieux, un peu plus noble, avec un vernis, une patine de beau meuble ancien. C'est Rodolfo, en costume noir, avec une pochette de soie de couleur crème. Les cheveux sont abaondants, grisonnants: un homme distingué qui inspire le respect, attire l'attention. Revenons du verre de la lentille de caméra au verre du téléviseur.

On y voit le député faire face à la caméra de télévision. Il aime ce jeu de reflet en reflet. Quand l'émission s'achève, on libère le député Rodolfo. Il passe aux toilettes. Le voici seul un instant. Il peut vider sa vessie, relâcher sa concentration, arrêter de sourire. Un peu d'eau sur le visage pour se rafraîchir et se réveiller. Rajuster son sourire. C'est une habitude, totalement inutile, parce que lui n'en a pas besoin, pas lui. Le sourire est constant et vient toujours quand il faut. Ce rituel passé, il rajuste sa cravate, sa pochette, sa vest sur mesure qui tombe impeccablement. On le sent tellement intégré à son costume qu'on ne s'étonnerait pas de voir son corps vivant se dissoudre et faire place à un mannequin de plastique, ustensile spécialisé dans le port des vêtements du député. Le mannequin servant les habits, leur gardant plis et forme. L'homme disparu dans ses vêtement, invisible.

Rafraîchi à neuf, Rodolfo sort des toilettes et se dirige vers le bar où l'attend une journaliste de la presse écrite américaine, Olga Riscal. Il l'aborde en anglais avec la politesse affable des hommes mûrs inquiets de plaire encore aux femmes. Inquiétude bien étrange, car ces hommes, justement à cet âge mûr mais encore tenu, sont au zénith de leur succès.

La journaliste, amusée, lui répond dans un espagnol légèrement accentué mais grammaticalement parfait. Elle remercie Rodolfo de la recevoir. Elle présente l'objet de l'article qu'elle se prépare à écrire et l'esprit de l'interview, pour vérifier que le cadre proposé convient au député. Rodolfo, en politicien chevronné, replace la conversation sur un terrain moins formel. Restant sur la corde d'équilibriste de la conversation diplomatique, avec la virtuosité du grand communicateur qu'il n'arrive pas à brider, il interroge poliment Olga sur l'origine de son espagnol parfait. L'attaché parlementaire de Rodolfo lui avait évidemment préparé une note contenant un synthèse de la biographie et de la bibliographie de la journaliste américaine. Cela permet à Rodolfo de ciseler ses questions, puisqu'il en connaît les réponses: l'ajustement de la conversation sera sans faille. Rodolfo, conquistador de jolies femmes déploie son talent avec brio.

Olga n'est pas dupe, mais se prête à la promenade verbale. Elle est partagée entre une méfiance lucide face à cet homme latin, galant mais macho avec discrétion et pondération, et l'agrément incomparable de se faire complimenter par un homme élégant et ... Quoi au fait? Elle laisse la question en suspens.

Regardons le dessous des cartes de Rodolfo, alors que la partie est sur le point de s'engager. Voici la fiche de synthèse que Rodolfo a reçu de son assistant pour préparer l'important entretien avec la journaliste Olga Riscal:

-Olga Riscal, 29 ans, célibataire

-doctorat de l'université de Princeton, NJ, sur "Cervantes et l'Homme historique"

-chroniqueuse sur l'Amérique latine et l'Espagne, dans plusieurs grands quotidiens nord-américains.

-père: Jose-Luis Riscal-Mendez, professeur de mathématiques, homme discret et réfléchi

-mère: Liberty Goldstein, féministe engagée, à l'initiative d'actions spontanées populaires en Amérique latine sous le nom de "Libertad Mendez". Le prénom Olga qu'elle a donné à sa fille témoigne d'un engagement marxiste, non partagé par sa fille.

-Olga Riscal est une plume indépendante qui ne se laisse enfermé dans aucun système fermé. toutefois, elle serait plus proche des Démocrates que des Républicains, loin de l'engagement intellectuel de ses parents à l'extrême-gauche.

Olga Riscal est une journaliste réputée. Elle écrit des articles équilibrés qui forment l'opinion des décideurs américains, y compris de Wall Street. En annexe à la fiche de synthèse se trouvent plusieurs documents détaillés: articles de journaux sur la mère d'Olga, résulé de la thèse sur Cervantes, une bibliographie. Rodolfo lit le reste du dossier en détail. Cette journaliste l'intrigue.

La femme ailée (9)

Stefano est à la fenêtre de son appartement, un loft du "Village" à New York. Cela fait plusieurs semaines qu'Asphélia est partie. Dehors il fait gris, un temps gris de Manhattan comme souvent. Stefano s'éloigne de la fenêtre. Il quitte l'appartment, ferme la porte blindée, prend l'escalier métallique, arrive dans la rue. Son visage reçoit le vent puissant. Il avait besoin de cette poussée contraire, de cette résistance au mouvement qui lui donne un nouvel équilibre, comme un appui. Quelque chose contre quoi pousser, exercer sa force, consommer son énergie.

Toute son attention est pour Asphélia, Asphélia cette femme rêvée, qui, absente, retrouve son intangibilité angélique. Asphélia déploie à demi ses ailes et deux doigts de sa main droite forment le geste codifié de l'Annonciation. C'est aussi un:

-Noli me tangere.

Ne me touche pas, non! Une voix pourtant douce, sans source localisable, immanente, immersive. Pas de rancoeur, pas de douceur sensuelle, juste l'équilibre discret des chapelles aux vitraux bleus.

Ne me touche pas, n'essaye pas , ce serait inutile et surtout inélégant.

Stefano sait qu'Asphélia ne reviendra pas, cette Asphélia qui avait une présence chaude, capable de bouillonner jusqu'à l'excès violent. Asphélia, actrice d'Action Painting, de barbouillage génial et rupestre. Le corps d'Asphélia est parti vers d'autres cieux, verticalement, comme le Christ rédempteur de Rio. Lévitation d'Asphélia. Ne pas confondre cette lévitation avec la flottaison fluviale d'Ophélia, qui elle est morbide, sinistre. Asphélia est vie et vigueur dans un ailleurs indéterminé. Cette femme était de passage. Stefano l'a toujours su. Un moment il a voulu l'occulter, le nier, se créer une histoire de journal de bord, consigner une régularité, enregistrer l'insaisissable. La conjonction Stefano. Asphélia n'était qu'une équinoxe, pas une structure minérale stable. Stefano cherchait vainement à crére de la durée, de la fréquence, un feuilleton de vie. Une série dont il n'aura vu que le pilote en fragment, son expansion, sa rétraction, sa destruction épiphanique.

Même si Asphélia est loin, son ombre ailée reste projetée sur l'espace personnel de Stefano.

Stefano marche. Il a retrouvé le calme intérieur. Il est prêt à peindre un ensemble de tableaux sur le thème des signes de larue. Il va creuser le sens du lieu Manhattan, soulever les pierres, excaver l'émotion, l'origine des sensations.

15 janvier 2007

La femme ailée (8)

C'est lors de son voyage à Paris qu'Asphélia, à l'écart des Champs Elysées, avait été ramenée à cette période fondatrice où elle habitait New York. Elle devait se rendre à Cologne pour des rendez-vous le lendemain.

Elle s'installa dans l'avion. Elle était arrivée sans y penser à l'aéroport Charles de Gaulle. Programmée pour voyager. Elle s'assit et ferma les yeux. Elle écoutait des tangos de Carlos Gardel sur son player. Asphélia n'était jamais allée à Buenos Aires et comptait bien ne jamais y aller pour préserver à ce lieu la magie du mystère, avec son sfumato léger et les contrastes forts des mouvements de l'âme que le tango lui révélait. Ses morceaux préférés étaient "Mi Buenos Aires querido" et l'insurpassé "Volver". L'avion étendit ses ailes au son de "que veinte anos no es nada". Asphélia savait cette musique désuette. Elle n'intéressait plus grand monde hormis des gens âgés, par exemple ceux qui avaient vécu le premier essor de la Télévision espagnole sous Franco, en noir et blanc, à grand renfort de Zarzuelas, et de comédies sentimentales où le tango jouait un rôle central, faisant vibrer la corde sensible des ménagères. Malgré cela, et l'horreur que cela aurait pu lui inspirer, elle se savait irrémédiablement attirée par le tango et ces fotonovelas ou historietas, ces roman-photos sentimentaux qui ont encore un grand succès en Amérique Latine. Nombreux sont d'ailleurs les romanciers de talent qui s'y sont essayés, pour gagner un peu d'argent.

Asphélia se laissa dériver vers le clair de lune des historietas. Lui apparut, sous une lumière blanchâtre, l'intrigue qui suit:

-Elvira, institutrice dévouée d'un pauvre village du Yucatan, s'est follement éprise du beau Rodolfo qui est l'entraîneur de l'équipe de foot junior locale. Rodolfo est un séducteur peu scrupuleux, aux cheveux gominés. Le postier du village, Alberto, gentil et timide, nourrit un feu dévorant mais secret pour la belle institutrice. C'est un peu comme dans un western. Alberto est un homme bon et serviable, toujours à la disposition d'autrui.

Alberto surprend un jour Rodolfo lors d'une tentative de séduction dont l'objet est Ana-Maria, l'élégante patronne du bar central du village. Ana-Maria et Juan, son mari, sont des notables de la petite communauté. Aujourd'hui, Juan est allé consulté au dispensaire pour une toux rauque et très tenace. Ana-Maria est très inquiète pour lui. Elle s'en ouvre aux clients accoudés au comptoir. Rodolfo fait briller ses yeux comme d'autres font briller leurs chaussures, pour éblouir. Il ne cesse de flatter la coquette Ana-Maria, qui, aveuglée par sa vanité, le trouve charmant. Alberto, du fond du bar, voit tout. Il comprend tout, et démasque la manoeuvre malsaine de Rodolfo. Alberto est un chrétien à la foi profonde. Rodolfo lui inspire un mélange de pitié, de mépris, d'horreur. Comment peut-on en arriver là? Pourquoi forcer la note, et afficher un intérêt inconvenant pour une femme mariée? Est-ce parce que la patronne est la femme la plus élégante, la plus riche et la plus en vue du village? Est-ce l'élégance urbaine d'Ana-Maria qui l'attire?

Alberto, plus tard, se trouve seul à l'église. Il médite face à une vierge noire, sa protectrice. Il prie pour Ana-Maria, pour qu'elle ne tombe pas dans le piège de la séduction adultérine. Il prie aussi pour Rodolfo, pour qu'il lui soit pardonné, et que son âme retrouve la sérénité. Sa dernière pensée fervente ira à Elvira, la belle institutrice. Sa prière est moins précise, elle reste formulée avec des points de suspension. Il a bien conscience d'un émotion particulière lorsqu'il évoque Elvira, mais est-ce vraiment cela l'amour? Ou bien ce qu'il éprouve n'est-il qu'une attirance à laquelle il vaudrait mieux ne pas céder?

Elvira, en fin d'après-midi, quand l'école est finie et la chaleur retombée, s'attrade près du stade de terre battue. Elle observe l'entraînement du club de foot. Il est clair qu'elle n'a d'yeux que pour Rodolfo. Le beau mâle s'en rend compte et commence un jeu de séduction sans parole, qu'il a visiblement porté à un niveau de virtuosité. Coïncidence, le postier Alberto passe à vélo, faisant un signe amical à l'institutrice, qui répond par un grand sourire mais revient à l'objet initial de son attention dès que le cycliste est passé. Alberto se retourne, pour admirer la silhouette à contre-jour de la belle Elvira. Il vois aussi se profiler celle de Rodolfo. Ses yeux vont de l'un à l'autre. Ici encore, c'est un choc. Il comprend, il a vu ce fil invisible qui sous-tend les regards clandestins échangés entre l'institutrice et l'entraîneur. D'un coup il perd toute compassion pour Rodolfo, l'homme qui donne libre cours à tous ses penchants, sans aucune mesure, avec égoïsme, sans jamais prendre en considération aucune des femmes qu'il convoite. Cet homme est dangereux, ignoble, méprisable. Alberto lutte pour ne pas laisser exploser sa colère. C'est une colère profonde et immense, une colère de l'Ancient Testament. Il doit se raisonner. Alberto, torturé, erre des heures sur les chemins de forêt. Il se rend enfin à l'église du village voisin où se trouve le prêtre aux nombreuses paroisses, Don Joaquin. Don Joaquin le reçoit en confession. Alberto se fustige: il a péché en pensée, comment réparer, comment retrouver la paix? Don Joaquin est troublé par les révélations d'Alberto.: les patrons du bar sont dévôts, comment est-ce possible? Il ne dit rien de ses propres pensées à Alberto. Evidemment, la meilleure protection contre la tentation pour Ana-Maria, ce serait que le séducteur Rodolfo soit neutralisé, fixé ailleurs. Elvira? Oh, oui, mais alors quid d'Alberto? Le bonheur de trois, quatre personnes: Ana-Maria, Rodolfo (qui ne mérite pas Elvira), Elvira, et Juan, au prix du sacrifice de l'amour d'Alberto pour Elvira? Non, cette solution n'est pas satisfaisante, il faut trouver mieux. Le prêtre récite une prière à peine audible pour se donner le temps de réfléchir. Il s'adresse au fidèle confessé:

-Alberto, mon fils. L'heure est venue de trouver en ton coeur la force de parler à Elvira. N'attends plus. Pour toi, pour elle, pour tous. Tu seras pardonné. Tu retrouveras la paix et l'amour de dieu, peut-être aussi... Le prêtre sourit derrière la grille... L'amour d'une femme? Dieu est bon, sois confiant.

Elvira, pensive, se dirigeait à pas lents vers l'école où se trouvait son petit logement de fonction. Elle était troublée. Certes Rodolfo, avec son physique, ses dents blanches et son éternel sourire d'acteur de cinéma, l'attirait. Mais elle-même n'était pas sûre de lui porter un amour authentique , de ceux qu'on voit dans les grands romans russes, un amour de 500 pages. Alberto, par contre, cet homme réfléchi et bon, enveloppé du mystère de sa timidité, l'intéressait. Elle voulait le connaître mieux, masi comment? Son salut sympathique de tout-à-l'heure lui avait fait plaisir. Tiens justement, le voilà.

Au lieu de se parler avec les yeux, au lieu de donner à leurs corps la maîtrise, ou l'absence de maîtrise de leur échange, ils furent vite ensemble par les mots. Des mots sincères, des mots honnêtes, mais aussi des mots passionnés: ceux-là même qui cimentent la vie d'un couple éternel. Orphée avait trouvé Eurydice. Elle le suivrait. Ils iraient ensemble. Il l'avait extrâite du lieu de tous les dangers. Ils pouvaient marcher tous deux en confiance vers l'école, partir pour une vie heureuse.

La musique du Lac des Cygnes de Tchaïkovsky accompagnait Asphélia pour la fin heureuse de son historieta rêvée.

11 janvier 2007

La femme ailée (7)

Voici l'histoire de la fin tragique de Junior:

... ECRIRE PLUS TARD...

07 janvier 2007

La femme ailée (6)

Asphélia n'avait aucun plan d'avenir. Comme toujours dans ce genre de situation, sa boussole interne la dirigea vers son pôle invariable, l'immeuble Flat Iron, qui fut à une époque le plus haut de New York, et se trouvait maintenant noyé au coeur de Manhattan.

Le Flat Iron, antérieur à l'Empire State Building, évoquait le jazz triomphant, ses éditeurs, tous à New York, les danses charleston et la peinture futuriste: ce culte de la vitesse, de la transformation mécaniste et des couleurs brutes, venu d'Italie.

A pied de l'immeuble à étrave triangulaire, Asphélia reprit son souffle, et commença à dénouer les fils jusqu'alors emmêlés de sa pensée. Elle n'était pas encore sortie de son rêve, un cauchemar en arborescence verte tressant le Chant XIII de l'Enfer de Dante, avec un Stefano hydre-racines. L'apocalypse s'était stabilisée, ne se dégradant plus. Elle devenait observable, analysable. Asphélia se sentait maintenant en mesure de l'enfermer dans une boîte hermétique dont l'horreur ne ressortirait plus. L'image vivrait encore longtemps, mais sous contrôle. Peut-être qu'un jour, avec un peu de chance, elle ne serait plus qu'un souvenir, une image externe, punaisée, dont on s'est détaché, parce que les lignes de tensions se sont espacées, et qu'on passe entre leurs mailles. Cela n'arrive, bien sûr que quand on a compris tout ce qu'il y avait à comprendre, par exorcisme mental.

Asphélia savait que pour l'instant, mieux valait ne pas insister. Remuer le sujet ne ferait sortir que de la souffrance. Asphélia se souvenait d'une autre oeuvre de Dante: Vita Nova, qui commençait ainsi:

-Dans ce cahier de ma mémoire, à cet endroit, est écrit "une nouvelle vie commença", soit "incipit vita nova" en Latin.

Asphélia se savait capable de tourner la page qu'elle venait de lire: celle de Stefano. Elle en était encore à la contemplation de la prochaine: la page blanche à ce moment, qui suivrait bientôt. Sa vie-après, tout y était à définir, à imaginer, à construire ou plutôt à déclencher comme un bruit maladroit déclenche une avalanche.

Le goût amer qu'elle avait dans la bouche ne l'avait pas quittée, mais déjà son coeur battait plus fort, inquiet du moment qui suivrait, mais plein d'espoir aussi.

Etait-elle prête à accueillir les événements, les occasions, de changer sa vie, ce qui viendrait à elle en somme? Pas encore, non, pas immédiatement, mais bientôt, oui, bientôt elle serait de nouveau prête.

Entretemps, il lui faudrait passer par un retrait du monde. Ce serait une déconnexion, un repos, une dormition. Elle méditerait, rentrerait au plus profond d'elle-même pour cautériser les blessures de son âme.

Elle se laissa voguer au vent glacial de New York qui trouvait un chemin facile dans les larges avenues. Ce vent lui faisait du bien. Ses oreilles résonnaient d'un grand Magnificat. La ville en vibration prenait le dessus sur ses habitants, donnant la mesure, créant l'oscillation vitale. Asphélia se sentait entraînée par les flux du métro, les mouvements de piétons qui marchaient dans la ville, où les immeubles marquaient l'espace, avec une dignité baroque.

Asphélia méditait sur New York. Depuis le triangle du Flat Iron partaient des circulations de lumière. Etait-ce un laser vert palpeur de relief, ou un pacman bipeur qui parcourait de façon exhaustive la grille de Manhattan, ce réseau carré, crystallographique?

L'appel d'air n'était-il pas la continuation des souffles et flux dont Hildegard de Bingen avait animé son oeuvre?

L'appel d'air, et déjà Asphélia s'élançait, à tire d'ailes. Son mouvement ergodique s'accélérait, noircissant le plan de la ville pour marquer son passage. Asphélia avait une totale maîtrise, elle étendait toute l'envergure de ses ailes blanches sur la ville.

Sans l'avoir cherché, Asphélia arriva à la gare routière d'où partaient les autocars, à l'huere où le soleil commençait à faiblir. Elle consulta les horaires. Elle eut alors l'idée de partir pour Philadelphie.

Elle appela sa meilleure amie de lycée, Donna, et lui expliqua qu'elle traversait une phase une peu difficile et aimerait pouvoir loger chez elle quelques jours.

Prendre ses distances avec New York. Faire le deuil de sa relation avec Stefano.Donna comprenait. Les deux femmes étaient très proches. Donna proposa même d'organiser un programme de célibataires qui leur ferait du bien à toutes les deux. Donna était temporairement libre comme l'air.

Pendant le trajet en car, Asphélia fit le vide. Elle se rappelait le lycée, Donna, les copains, l'équipe de volley-ball dont elles faisaient partie. Les matches en déplacement leur avait fait voir la Pennsylvanie sous tous ses angles. C'est vrai qu'il y avait dans cet état une rigueur classique germano-batave conservée depuis les premiers colons. Philadelphie était tout de même plus ouverte, c'était une métropole culturelle, à l'ombre de New York, mais avec ses côtés village qui la rendaient sympathiques.

Au centre de Philadelphie, il y avait du bon jazz, à Market Place. Le coeur de la vie diurne et nocturne était incontestablement South Street, lieu de déambulation linéaire, à pied ou en voiture. De préférence une Cadillac à deux banquettes de 3 places, agitée par ses passagers pour marquer le rythme de la musique que projetait son système audio poussé au maximum.

Il y avait, beaucoup plus classique mais très populaire aussi, le Mann Music Center. Le journal Philadelphia Inquirer distribuait des coupons pour des places gratuites de concert: les amateurs trouvaient toujours à se glisser sur les bancs extérieurs à la belle saison.

Asphélia s'installa donc chez Donna. Une semaine fut passée, en semi-congé, à évoquer une foule de souvenirs communs qui revenaient. Quand les revenants furent repartis, il ne restait plus grand chose à dire pour une moment. Donna avait sa vie, ses amis, ses amants. Asphélia au fond gênait, et finissait, elle aussi par être gênée. Asphélia se trouva un travail et un studio. Elle fut engagée par le Mann Music Center pour lequel elle devait susciter du sponsoring privé. Son titre de "fundraising assistant" la mettait en parité avec Judith. Judith, une jeune femme noire d'une grande beauté accueillit gentiment sa nouvelle collègue. Judith emmena Asphélia dans ses lieux favoris: bars, clubs de jazz. Elles furent bientôt très proches. Aussi lorsqu'un matin Judith n'arriva pas au bureau à l'heure prévue, Asphélia s'inquiéta et l'appela sur son téléphone portable.

Judith répondit très secouée: son frère cadet "Junior", avait été assassiné pendant la nuit. Il s'était trouvé à la mauvaise heure au mauvais endroit, la fatalité. Une explication peu convaincante donnée par la police qui cherchait à classer le dossier au plus tôt. Mort d'un noir dans un quartier noir. Malheureusement si fréquent, trop fréquent.

Mais Judith refusait que la tombe de "Junior" se refermât sans que toute la lumière fût faite sur les circonstances du meutre.

Asphélia étendit ses ailes blanches sur Judith et l'accompagna dans son enquête. Judith et Asphélia se présentèrent séparément à une centaine de témoins potentiels, sous le prétexte d'enquêtes de marchés pour deux grandes marques concurrentes de soda. Ce que l'une identifiant comme un début d'information, l'autre le faisait compléter par les mêmes personnes, abordées différemment. Les recoupements et croisements furent bientôt consolidés. Judith et Asphélia établirent les faits comme suit:

...

27 décembre 2006

La femme ailée (5)

Plus tard, bien plus tard mais trop tôt, il y avait eu les cris, les déchirements.

La passion de Stefano pour les plantes, sans limite, était devenue intolérablement oppressante pour Asphélia. Elle se voyait entravée par les vertes ramifications, toujours en croissance, toujours en conquête, empiétant sur l'espace personnel d'Asphélia. Asphélia, femme ailée, voulait se mouvoir librement. Stefano remplissait son espace statique. Il le réduisait comme dans une guerre de position. C'était une colonisation aussi hérissante et désagréable que celle des acariens dans un lit. Stefano, quant à lui, n'en pouvait plus de subir la critique silencieuse et implicite d'Asphélia.

Les crises se multipliaient.

Invariablement la sortie de crise se faisait selon un schéma de dissolution malsaine et frénétique, un semblant de réconciliaition qui ne dupait personne. En fait la guerre continuait sur un autre terrain. Pour généraliser Clausewitz, la continuation de la guerre par d'autres moyens, sur le terrain de l'amour expiatoire, où les corps luttent, se donnent un plaisir vengeur, un plaisir pardon, un plaisir regret. Ca se termine la bouche pleine de sel.

Une tragédie de croire s'aimer encore, tout en perdant prise, et en voyant s'effilocher les dernières trames du tissu qui vous liait.

La peur de la passion impasse, celle qui vous dévore sans plus vous nourrir.

Un rêve horrible d'Asphélia précipita la fin de cette histoire. Ce rêve montrait les plantes déchaînées dans une croissance digne d'un jeu vidéo, rapide au-delà de l'entendement. Stefano était devenu la racine centrale des plantes ennemies. Les arborescences dynamiques accueillaient les suicidés du XIIIème cercle de l'Enfer de Dante. Ces âmes irrémédiablement damnées se morfondaient dans d'infinies souffrances reflétées par les convulsions tordues de la forêt dense. Enfer, oppression, atmosphère humide irrespirable, Stefano hydre verte, et les suicidés.

En sortir. Tout de suite.

Asphélia se réveilla en sueur.

Stefano continuait à dormir. Elle avait fait son sac au minimum, et s'en était allée tant qu'elle le pouvait encore.

La femme ailée (4)

L'opus maior de Stefano, selon Asphélia, c'était ces matins où, dans le lit chaud, il peignait pour elle et en elle. Son grand pinceau, partie intégrale et pensante du corps de l'homme, donnait un récital de sensations inouïes à la femme ailée. Après avoir exploré Asphélia sur un mode tactile précis et délicat, puis butineur en douce succion, introit son pinceau cylindrique et gonflé de gouache monochrome et chaude. Elle se sentait peinte du dedans, comme si un univers apparaissait en elle, une Création surgie du Chaos originel, paysages et portraits.Elle portait en elle une foule d'oeuvres, devenait grotte sanctuaire, abritant des oeuvres rupestres. Son humidité faisait vivre des mondes nouveaux. Le pinceau cylindrique de chair la nourissait de cette unique couleur translucide dont dérivaient toutes les autres teintes de la vie. En parallèle ou plutôt en entrelacement, en répons, Asphélia voulait couvrir le corps de Stefano d'écrits incantatoires, des mots d'une philosophie essentielle. Elle se voyait caressant toute la surface du corps de l'Homme, lui couvrant la peau d'un manteau verbal magique et doux. Ses mains caressaient, en des gestes calligraphiques, créant un tatouage sensoriel, un invisible graphique. Pour l'amour... Des mots en efflorescence. Asphélia étendait ses ailes sur Stefano, ils s'envolaient tous deux. Si haut. Un vol icarien.

23 décembre 2006

La femme ailée (3)

C'est l'hiver. Une belle journée froide. Le soleil ne réchauffe pas beaucoup. Asphélia, en manteau, écharpe et gants, n'a pas froid. Elle s'abandonne à l'écoute de la Ville Lumière, aux palais de pierre et d'acier. Elle laisse monter en elle le thème d'April in Paris en style de jazz be-bop.
Asphélia vogue sur les flots du destin.
Elle revoit New York, son immeuble préféré, le Flat Iron, les avenues balayées par des rafales glacées.
Il y avait eu un concert au Sweet Basil, par un grand pianiste sud-africain dont tout le monde parlait. Asphélia était assise à une table près des musiciens. La musique avait détendu son corps. Elle se sentait en harmonie avec le lieu, avec le son, avec l'ambiance. Ala sortie -elle se préparait à rentrer seule, comme elle était venue, chez une amie qui l'hébergeait- un jeune homme lui avait souri. Beau sourire. New York la ville où l'improbable se réalise. La ville aussi où ce qu'on attend raisonnablement n'arrive pas, est toujours repoussé à plus tard par cette malédiction de grande ville qui dilue tout dans la foule, et broye les aspirations individuelles légitimes. Femme seule et libre, cherchez à vous marier à New York: impossible.
L'inconnu, inattendu, c'était Stefano, un jeune peintre venu de Sicile pour une première exposition et qui n'était jamais rentré. Asphélia se souvenait précisément de leur déambulation de l'après-concert. Stefano l'avait mené à la galerie où il exposait. Une visite de l'extérieur, où il fallait écarquiller les yeux, les laisser s'habituer à la pénombre pour deviner plus que voir les oeuvres. Asphélia, au regard artistique exercé, avait observé, analysé, comparé. Mais surtout, elle avait ressenti une émotion profonde. Les motifs de cette série étaient des arbres d'olivier stylisés, aux ombres fortes et surcontrastées, et surgissant de l'horizon, des visages d'hommes et de femmes. Stefano expliquait sa série:
-Les émigrants regardent la terre aride. Ils ont dû la quitter, mais c'est la terre de l'enfance, la terre des ancêtres. L'olivier c'est la paix. Les branches qui se tordent, c'est le temps qui est passé, la mémoire en construction, la vie et ses difficultés.
J'ai aussi prévu une suite. Ce sera avec les mêmes personnages transparents, à une autre étape de leur évolution. Je les montrerai au travail dans leur nouveau pays. Il y faudra des symboles mécaniques, productifs, industriels. J'y mettrai aussi des ordinateurs, des chiffres de la finance qui dansent dans la balance du produit national brut!
Pour moi la roue dentée, c'est un symbole classique, grec, de l'émigration ouvrière.
J'y mettrai la famille formée, le relais passé, l'âge, le grand âge qui vient comme une couronne sur ceux qui ont pris leur vie en main très tôt.
Derrière, à l'arrière-plan, il y aura du bleu intense, la Méditerranée. En signature, au fond, une galère grecque à peine discernable, mais qui donne tout le sens. Un jeu de lumière entre ce bâteau et la plage pourrait pointer vers le renvoi du passé au futur, la boucle de l'historien Thucydide: la vue en cycle. Une lentille incendiaire d'Archimède?
Le feu porté chez les Romains?
Cette nuit s'était terminée à la montée de l'aube. Ils étaient au moment où la lumière se fit dans un des cafés de Christopher Street. Entre-temps, ils avaient marché sans fin dans Manhattan, accroissant l'ergodicité de leurs pas au voisinage du Village. Asphélia avait évoqué Antonello da Messina, et le regard sans fond, qu'il soit d'homme ou de femme. L'être un homme, l'être une femme selon Antonello? Question ouverte, sur laquelle ils avaient réfléchi ensemble. Leur échange fut détaillé, intense, passionné. Ils saisirent sans l'avouer le miroir qui se présentait, et furent surpris de ne pas vouloir aboutir, mais au contraire prolonger toujours cette quête commune devenue mutuelle. Assis au café, le jeu de la vie continua. La conversation les construisait plus qu'ils ne construisaient leur échange. Les horologes des joueurs d'échec de cette partie vitale étaient bloquées. Le temps aboli. Tant et si bien que le soleil se leva. Ils se regardèrent étonnés de se voir sous une lumière pure, orthogonale, révélant les microdétails de leur visage. Ces détails dont la nuit les avait contraints à faire abstraction s'élevaient maintenant comme un paysage de montagne sorti des nuages. Tout un pays à découvrir. Sous l'incidence directe et précise de la première lueur du jour. C'était comme se présenter de nouveau l'un à l'autre, une révélation, de l'étonnement, un enchantement.
Pour ne rien gâcher de cette rencontre remarquable, ils décidèrent de partir chacun de leur côté sans se retourner. Mais, ne pouvant faire autrement, dans un parjure copiant Orphée, ils se retournèrent au même instant. Ils sourirent de se voir unis dans cette transgression. Puis ils furent absorbés par des courants opposés de la foule matinale.
Tant que dura leur amour, ils respectèrent des règles définies ensemble:
-Asphélia ne poserait jamais pour Stefano
-Asphélia n'observerait jamais Stefano au travail.
Le processus créatif, mutuellement compris dans toute sa profondeur, ne devrait pas être banalisé dans leur relation, ni leurs émotions dans le chaos de la création.
Asphélia, à cette époque, se savait déjà ailée. Pourtant ce n'est qu'à Paris, sur ce banc qui faisait face au Grand Palais, qu'elle commença à s'interroger sur la vraie image que Stefano avait eu d'elle. Avait-il vu ses ailes? Avait-il au moins senti le léger mouvement d'air autour du corps d'Asphélia quand elle tournait sur elle-même pour exprimer sa joie?

La femme ailée (2)

Un jour d'hiver. Asphélia sourit de ses grands yeaux noirs sous un petit chapeau 1920. Sa silhouette est bien dessinée par un manteau beige aux motifs bruns en arabesque. Asphélia marche d'un bon pas. Chaque franchissement de trottoir est l'occasion d'apercevoir un peu plus ses jambes élégamment enveloppées dans des bas noirs transparents. Les homes la suivent du regard. Elle le sait. Ca lui plaît. Elle en sourit. Une façon instantanée de se sentir sûre de ses arguments dans ce monde de séduction.
Asphélia voyage fréquemment pour affaire. Elle a aujourd'hui deux réunions avec des clients à Paris.
Une heure plus tard, dans une salle de réunion.
Asphélia est debout près d'un projecteur. elle connecte son ordinateur et démarre sa présentation. La voix posée, elle déroule son discours, solide, professionnel. Plus personne ne la regarde pour son corps de jolie femme. Tout s'efface devant la compétence et l'intérêt des spécialistes. Une conversation d'experts s'engage sur les implants médicaux qu'Asphélia a présentés.
Asphélia doit convaincre les médecins et chirurgiens des hôpitaux et cliniques.
Elle répond avec précision aux questions. Asphélia est reconnue comme une commerciale compétente et fiable par ses clients. Elle est très concentrée pendant la session. Deux heures après, elle éteint son ordinateur et repart. La réunion suivante n'a lieu que deux heures plus tard.
Un moment d'azur pour elle seule. Elle décide de profiter du temps clair de Paris. Elle aime s'asseoir au bas des Champs Elysées dans l'une des allées bordées d'arbres près du Grand Palais.
Selon l'humeur, il lui arrive aussi de traverser l'Avenue, pour se trouver à l'endroit symétrique, près du Pavillon Gabriel.

La femme ailée (1)

Asphélia se sentait une réplique vivante de la Victoire de Samothrace. Sa tête s'était envolée, libérée de son corps, et flottait déjà au-dessus des nuages. Tête ou âme, esprit moqueur, feu follet stratosphérique? Elle ne savait plus exactement. Elle ne sentait, actuellement, que cette partie du corps qu'on appelle fuselage pour un avion.
Elle se savait bien fuselée, avec une poitrine assez saillante, en version figure de proue, mais pas trop lourde, juste comme son amie et modèle La Victoire. Ses ailes, loin d'être un accessoire détachable comme chez les anges de pacotille, donnait envergure et élégance à ses gestes.
Asphélia, assise dans l'avion, avait bouclé sa ceinture et commencé à se détendre. Elle se préparait à accompagner de tout son corps l'envole de l'avion. Faire corps avec l'avion, voler soi-même, une recette idéale pour qui a connu l'angoisse de l'envol.
L'avion venait de prendre de l'élan, puis de s'envoler au-dessus des rizières. Les bras d'Asphélia s'étaient symboliquement étendus, s'orientant comme les ailes. Asphélia s'identifiait au grand être volant, faisait corps avec lui. Sans plus de doute, elle effectuait un élégant glissement ascendant, jusqu'à franchir le plan des nuages. Quand le mouvement fut stabilisé, Asphélia rétracta doucment ses ailes, et reprit sa forme de femme réelle. Assise dans l'avion, elle se souvenait des jour écoulés. Elle se laissa aller au fil élastique de sa pensée, le long de ce caoutchouc mental à gros diamètre. Elle joua à étirer son fil, avec une accélération importante. Une corde de pensée. Presque la corde vibrante source de musique.
Asphélia se dit:
-Galaad, c'est à toi et toi seul que je pense.
Je voudrais tellement me trouver dans tes bras, entendre ta voix, te sentir en moi. En ce moment ce besoin de proximité, d'entrelacement, est encore plus fort que celui de faire l'amour et d'y prendre du plaisir. Corps à corps, connectés, un être-ensemble résonnant. Prenons le temps de cette fusion statique avant que ne vienne l'oscillation de plaisir en vague montante, flux et reflux, dedans, dehors, dedans , dehors... Déferlement.
-Viens Galaad. Prend la mesure de cet espace que je t'offre. Prend-le et surtout garde-le. Laisse tes yeux dans les miens. Oublie-les. Ils y seront bien. J'attends ce moment annoncé. Il veindra, je le sais. J'attends sans hâte. Je n'ai pas peur du temps qui devra passer. Les heures sont juste les jolies arches d'un pont temporel qui nous relie.
Asphélia était amoureuse. Comme souvent quand on aime vraiment, on a l'impression de n'avoir jamais rien senti d'aussi fort, d'aussi puissant, grand, fort. Asphélia est toute entière à sa passion: une femme amoureuse qui n'est plus rien d'autre que le jouet de sa passion. On est sur un nuage quand on aime comme cela. On ne s'intéresse plus qu'à nourrir sa passion. Les gens amoureux sont assez monolitiques. Ils perdent vite leur faculté de nous intéresser, de nous étonner. Ils ne présentent d'attrait que pour l'autre, la personne choisie, élue.
C'est pourquoi nous préférons arrêter là cette ligne temporelle, et revenir en arrière. Comment Asphélia en était-elle arrivée au point où nous la trouvons?

19 décembre 2006

Une seule nuit (textes érotiques, interdit -18ans)

Une seule nuit
1992
La nuit mêlée à la pluie couvrait la ville. Une circulation ténue se maintenait, formée d'autobus, de taxis, entre les gares, et de quelques autos. La jeune femme lisait un livre de poche, et son buste oscillait au rythme du bus. Sa poitrine, de taille moyenne, attirait le regard des hommes. Les plus désoeuvrés s'y attardaient, sans vergogne. C'est vrai que la forme équilibrée se dessinait clairement sous un corsage soyeux, s'arrondissait, se durcissait, aux molles oscillations des amortisseurs du bus. Les voyeurs -nous le sommes tous un peu- se complaisaient dans ce spectacle. Qui oserait prendre une initiative? Aller vers la jeune femme, lui adresser la parole? Elle avait accepté la conversation, et même avec assez de plaisir. On la sentait attirée par le mystère d'une rencontre en transfert, dans l'autobus. La pluie, la nuit, l'inconnu, risque à prendre, et qu'elle acceptait. Cela continuait dans un bar, où ils s'étaient isolés autour d'une petite table. Son regard vous dévorait. Elle était affamée, et vous jaugeait, comme on estime le poids d'une proie. Elle avait depuis longtemps acquis la certitude que sa soirée serait agréable et pleine d'imprévus.
Plus tard, elle s'allongeait sur le lit, le regard vers le plafond, la jupe à peine relevée. Mécaniquement les mains de l'homme lui caressaient les jambes, ermontant doucement vers le haut des cuisses. La station des mains à l'entrecuisse se prolongea. Elle frémit, lui jetant un regard fuyant, qui fuyait vers le pantalon de l'homme. Elle mit une main en aveugle là où l'homme l'attendait. Ils se tenaient mutuellement, se caressaient, si échauffés que bientôt les mains n'y suffirent plus. Leurs doigts gluants s'emparèrent des sexes, les aboutèrent. L'enclenchement se fit, comme un raccordement de wagons à la Gare du Nord. Il se répéta périodiquement. Avec un peu de dureté, de sauvagerie, il tirèrent sur les rênes du plaisir. Celui-ci vint après de longs hennissements. une hésitation les prit au moment du retrait. Ils revinrent à la charge, se retournèrent, roulèrent dans l'arène des amours transitoires. Suivirent des adieux au matin blême, en silence, sans regret. Ils étaient pleins de leur sommeil mêlé. La torpeur de l'aube disparut sans laisser de trace apparente.



Marie-France
06/05/1990

Jean avait déployé Le Monde. Apparemment, il attendait quelqu'un, à cette terrasse de café, près du Trocadéro. Le ciel était clair, pour l'instant, mais rien n'autorisait à supposer qu'il ne pleuvrait pas dans la soirée.
A cinq heures et demie, elle n'était toujours pas là. Jean se répéta la phrase type de ce genre de circonstances: elle aura été retenue par quelque importun. Oui, elle aura été retenue par un "porte-un costard troi-pièces". Son mari, pour une fois, alors qu'il est généralement absent? Il serait réapparu à l'improviste pour régler quelque affaire concernant leurs enfants, ou les finances de Marie-France. Ce mari était un gars très réglo sur le plan financier. Il avait toujours largement pourvu à la situation matérielle de Marie-France, qui quant à elle n'avait jamais travaillé, se consacrant entièrement à des tâches plus nobles, telles que l'éducation de ses enfants, les courses, la décoration de leur intérieur -son intérieur à elle maintenant- bref de quoi occuper pleinement les journées de madame, à condition que l'argent vienne comme à son habitude. Le mari de madame gagnant très bien sa vie, il n'y avait pas de raison que cela s'arrête. C'était d'ailleurs une des raisons nécessaires mais pas suffisantes pour lesquelles Marie-France et monsieur s'étaient aimés, réellement aimés, épousés, avaient eu de beaux enfants. Une autre raison était leur passion commune pour l'art décoratif occidental comme oriental. Ils connaissaient bien les antiquaires, les galeries, en Europe, Asie, Amérique. Mais tout cela ne suffisait pas, et au fil du temps, l'amour initial s'était refroidi, bientôt remplacé par un simple lien formel et officiel.
Comme il fallait quelqu'un qui puisse accompagner Marie-France dans ses recherches d'objets, un avocat, Jean, avait progressivement occupé la fonction. Cette fonction, il ne lui avait pas fallu longtemps pour l'étendre à celle d'amant officiel. Preuve de l'attachement de Marie-France à son amant, une collection de bouteilles de Champagne vides, au dessus du meuble de vaisselle dans la cuisine: un régiment de bouteilles vides. Ce butin, elle l'avait volé à la vie. Chaque bouteille était une borne marquant le souvenir d'une soirée passée avec Jean. Presque personne n'était dans le secret de cette collection.
A queqlues pas de la terrasse où il était assis, Jean vit Marie-France descendre d'un taxi, avec une élégance et un naturel admirables. Le garçon de café l'observa à la dérobée en se disant que cette jolie femme n'avait pas dû prendre le métro très souvent. Madame s'assit près de son ami, le saluant d'un sourire. Jean une fois de plus était sous le charme. Il lui fallait recommencer à briller comme l'un des diamants de madame. Un trait d'esprit, plein d'à-propos, un "comment-allez-vous très chère?" ou "que boirez-vous par cette belle nuit d'automne?". En public, ils se vouvoyaient par jeu.

08/05/1990
Assise au bord du lit, Marie-France méditait. Elle se retrouvait seule. Seule dans sa chambre, seule dans l'appartement, seule dans son lit, seule dans sa vie.
Elle réfléchit: -sa vie? L'idée ne se laissait pas cerner. Etait-ce sa vie sexuelle, comme disent les Américains? Non, c'était vraiment plus général. Il y avait cela aussi, c'était très important: sentir son clito bien mouillé, caressé, gonflé. Alors elle ne se dominait plus. Il lui fallait glisser un doigt quand elle était seule, un membre viril s'il s'en présentait un à portée de main. Elle se faisait alors porter, porter par l'instinct. Elle devenait félin vorace, mante religieuse, ou misérable souris qui peine au long du coït, visant l'extase avec un bonheur variable.
Après, le feu extrait de son corps, elle s'était souvent sentie bien, très bien, flottant sur un nuage. D'autres fois, c'était un moment de vacuité, un sentiment d'annihilation, une nausée complète (qu'ai-je fait, pourquoi? Je me suis réduite encore, quelle défaite).
Au bout du compte, des moments de plaisir ou d'après-plaisir, il ne restait jamais grand chose. Pourtant elle s'y savait condamnée à sans cesse y revenir. Ele s'y replongerait de tout son corps.
Et ce n'était pas tout. Il y avait aussi les confidences, les mots si forts échangés, l'impression de proximité, la douceur, la fusion mielleuse? Le rappel de l'enfance. La Savoie, chemins terreux ou pierreux, vaches et alpages. Adolescence, sommets. Elle avait marché avec enthousisame dans les Alpes. L'ascension la faisait progresser dans la grande quête. Elle rêvait du sage aux pieds légers qu'elle rencontrerait en sortant d'un faux-plat. Dieu n'existait plus. Avait-il jamais existé pour elle? Par compensation, l'homme sans âge, Jésus, ou Zarathoustra, visitait son sommeil.

Le téléphone sonna, la tirant de ses pensées. C'était Jean. Ah, Jean? Quel homme agréable. Il tenait à la perfection le rôle d'amant officiel. Ils passaient toujours d'agréables moments ensemble. Pourtant ce n'était qu'une grille d'instants, avec l'intermittence que cela implique, et les vides jamais remplis, cette angoisse récurrente qui hantait Marie-France. La quarantaine était passée. L'ardeur restait, mais cette rdeur avait changé de forme pour s'exprimer. Au fond de son oeil bleu, on pouvait apercevoir la terreur, une profonde et saisissante terreur de vieillir. Cette même terreur, au lie d'être paralysante, l'aidait à sourir, et ne faisait que l'embellir. De beau visage grec, elle devenait déesse intemporelle. Marie-France avait alors quelque chose d'Antinea, mystérieuse au milieu des sables.



Primitifs
Sur un Lied de Webern, déstabilisant.
Ses bras empoignèrent les jambes de la femme par dessous, comme on fait pour porter une large bûche. Fier de son petit numéro d'haltérophilie, il entama avec beaucoup de conviction la montée du télescope. Quand l'alignement fut réalisé, il commeça la poussée. Elle coulait abondamment. Ce fut elle qui se laissa descendre, vertigineusement sur la luge affolante du plaisir sans frein. Elle se sentait tellement contrainte qu'elle n'avait plus à penser, ce qui la libérait. Elle aimait que cette tempête se soit soudain mise à passer sur elle, lui triturant le clitoris, lui arrachant des petits cris et de grands envols lyriques au cours duquel ses rêves s'imprimaient en italique renforcé. Le mâle à massue la prenait de tous ses muscles, elle était une femme-guenon en rut, volant de liane en liane, lui faisant croire qu'elle le fuyait pour qu'il soit plus vite sur elle. Il la bloquait contre un arbre, elle s'échappait à nouveau.Reprise, elle se débattait rageusement, puis acceptait l'étreinte. Quand vint le jet puissant de sperme, elle tordit son corps, s'agrippa des quatre mains pour ne pas être balayée par un vent à briser la forêt dense. Les chacals hurlaient dans son Hollywood de série B. Elle aussi, se bloqua en extase. Elle se rompit en mille morceaux et dut se ramasser par terre, à droite, à gauche, quand bien plus tard elle voulut se reconstituer. Le salaud déjà rebouclait sa ceinture. La salope refermait son soutien-gorge brillant. L'attrait surexcitant de la banalité était bien le seul intérêt du lieu et de la scène. L'avaient-il répétée?


Train de nuit
Allemagne
Les trains allemands permettent en tirant les banquettes de constituer l'équivalent d'un grand matelas qui remplirait le compartiment. Je me préparais cette nuit-là à dormir confortablement. J'avais compactifié le compartiment, en déployant les banquettes, c'était maintenant mon dortoir de campagne. Mon sac de permissionnaire était dans le panier à bagage, mes chaussures aussi. Par égard pour moi-même autant que pour le contrôleur, j'avais même été jusqu'à changer de chaussettes. Autant cous dire que le compartiment ne resemblait en rien à ceux qu'on voit si fréquemment dans les trains empruntés par des militaires: lorsqu'on ouvre la porte, des gaillards affalés ronflent à pleine bouche, et exhalent des odeurs de combustion alcoolique de Kro ou de 33.
Un quart d'heure après que j'aie éteint l'éclairage principal, je me forçais à fermer les yeux en me persuadant de dormir. la veilleuse jouait son rôle habituel de croque-mort, répondant aux néons blafards des gares sinistres que l'ontraverse entre l'Allemagne et Paris. Voir la veilleuse, c'est signe qu'on est vivant et éveillé. La porte glissa, avec un décrochage un peu brutal au début, et un mouvement plus silencieux. Une femme entra, et referma la porte coulissante. Etant déjà allongé, je faisais semblant de dormir, observant d'un oeil la nouvelle arrivée. J'avais occupé le tarrain comme c'est de bonne guerre dans les trains. On n'aime pas devoir relever les sièges et retrouver une position assise, simplement parce que des passagers montent à une halte blême à deux heures du matin!
Il n'était pas deux heures du matin, et je n'avais pas poussé le vice à m'étaler en diagonale. Il restait donc pas mal de place pour la femme dans ce wagon vieillot et presque accueillant. Elle avait retiré ses chaussures à l'entrée du compartiment. Montée avec légèreté sur le continuum compact des banquettes, elle avait déposé son sac et ses chaussures dans le panier à bagages, exactement face à celui que mes bagages occupaient. Je jetai un clin d'oeil clandestin au panier qu'il y avait au-dessus de ma tête: j'y voyais mes godasses qui s’aéraient là-haut. La femme s'allongea, tête-bêche par rapport à moi, ses pieds près de ma tête. Elle avait gardé son manteau. moi, j'avais retiré le mien. il était près de ma tête, sur le côté. J'ai toujours eu le réflexe d'avoir mon portefeuille à moins de 30 cm de mes oreilles, pour détecter tout mouvement suspect le concernant.
Je vis que la femme se tournait doucement, à droite et à gauche, en se frottant les pieds l'un contre l'autre. je lui proposai mon manteau, à voix basse, pour ne pas rompre brusquement le silence du wagon, ni interférer avec les vibrations basse fréquence occasionnées par le franchissement périodique des traverses de la voie ferrée. Elle fut pourtant surprise. ses yeux lumineux me regardèrent. Elle accepta, d'un sourire. J'ajustai mon manteau sur ses pieds. plus tard je la sentis remuer légèrement, de contentement cette fois. Son corps dégageait une agréable chaleur. Quelle sensation étrange, un bien-être qui va de soi, un confort du partage entre deux personnes inconnues l'une à lautre. Complicité dans l'altérité. Elle se rendit compte que je l'observais, méditatif. Ce n'était plus un sourire poli sur ses lèvres, mais un long appel interrogatif. Comme au fond des bois le souffle du vent, calme, persistant. Les branches ne peuvent l'ignorer, et se plient en mesure. Ses lèvres brillaient un peu, d'un maquillage ancien, qui n'avait pas été restauré depuis le début du voyage. Je sentis le corps de ma voisine se tourner vers le mien. Je caressai doucement ses pieds. Le contrôleur alluma l'éclairage principal, après avoir ouvert d'une impulsion la porte du compartiment. Les billets contrôlés, il éteignit, referma.
Ma voisine s'allongea à mon côté, en tête à tête. Nous jouions le tempo du train, traverse après traverse, jusqu'au voies de garage du plus profond abandon de soi à l'autre.
Au petit matin, rafraîchis par une toilette de fortune, nous nous sommes quittés, ou plus simplement, chacun est parti de son côté, un peu honteux, un peu triste, heureux quand même du voyage accompli.


Voisines
Elle fermait les yeux, rejetant sa tête en arrière, prête à avaler de troubles nuages ou à laisser monter en elle le bond vertigineux. Ele excellait à ce jeu de provocation sensuelle. A deux pas d'ici elle monterait accompagnée, ou plutôt elle se ferait monter après s'être faite accompagner. La question était de savoir si cela s'accomplirait en douceur ou avec vigueur, à grande humidité, ou bien presque à sec -ce qui, bien géré, avait aussi son charme-. L'homme se couvrirait de latex, comme un chevalier abaissant son heaume, et la bataille commencerait furieusement. La furia francese avec une bonne grosse lance, qu'il faudrait capturer, serrer, laisser partir, revenir, avant qu'enfin le compte y soit, la grande secousse, le petit frisson, un coup de grâce qu'on donne par humanité aux blessés du champ de bataille, qui la faisait invariablement hurler si fort qu'on l'entendait dans la cage d'escalier.
Dans l'appartement du dessous vivait une autre jeune femme qui ne lui ressemblait pas. La fille du dessous portait des dessous fins, alors que la femme aspireuse de boas s'allégeait souvent sous une jupe de cuir, pour mieux laisser diffuser l'odeur de son sexe, qui faisait l'ambassade de ses humeurs belliqueuses auprès des hommes qui l'intéressaient. La fille des dessous avait souvent un corsage blanc, sous lequel on devinait sans peine les légers soutiens que les femmes donnent à leur buste, pour le redresser, le lancer au ven comme un spinaker, l'arborer à la proue, inspirer l'envie de toucher, palper, dévoiler, de déballer sous la lumière au néon ces jouets de rêve. On aurait voulu la baiser debout, toute habillée, après avoir passé juste une main secourable, partie en exploration entre les jambes, sous le slip, dans le sexe, pour triturer calmement le clitoris, le faire sortir de ses gonds en la faisant bien huiler. Scénario simple mais d'autant plus plaisant.
Quiconque ayant aperçu et la fille du haut et celle du bas n'aurait plus eu qu'un fantasme: connaître la moiteur de la femme du haut, avec une jupe en cuir et rien dessous, et faire durer le voyage avec la femme du dessous à dentelle.




La boulangère
Vous pouvez m'appeler Suzanne. je suis boulangère, bonne pâte bien sûr. Les gens racontent des histoires sur les boulangères. La femme, l'épouse, la marchande de pain.Celle qui enfourne tout, et profondément. C'est dégoûtant.
Le métier est dûr vous savez. On travaille beaucoup. Le boulanger va dormir quand la boulangère ouvre. derrière le comptoir on se fait vite une idée du monde, et c'est pas bien joli, le monde. Les gens passent tous à la boulangerie, certains plusieurs fois par jour, certains on s'en passerait. Il y a aussi nos employés, souvent faux-jetons: l'apprenti, et la vendeuse. La vendeuse souvent tourne mal. On les sent venir, maquikllées, les nymphettes. T'as pas plutôt le dos tourné que ça se fait engrosser. et puis, elles partent, faire leur enfant ailleurs. Au mieux c'est pour se marier qu'elles s'en vont, sinon, elles recommenceront ailleurs. La dernière qu'on a renvoyé, pour la réputation de la maison, je l'ai vue à son affaire. C'était pendant midi, à l'heure de la pause. J'étais dans la pièce à côté. J'entends des rires, des gloussements de la petite. Par la porte entrouverte, je regarde discrètement. Je la vois qui retire sa culotte, une culotte blanche à dentelles, et se passe la main sur sa motte brune. Lui, je ne le vois pas. Tout juste une grosse queue qui dépasse, et s'approche de la vendeuse. La bite de l'apprenti s'avance encore vers la gamine qui ne rit plus. Elle sourit un peu inquiète. Il avance encore et se place. Elle lui met les bras autour du cou. Il lui palpe les seins sous la blouse. Elle écarte les jambes et se hisse sur sa bite. Elle se laisse descendre en savourant longuement sa glissade. On entend des glouglous vaginaux, ca mouille. Moi aussi ca me fait quelque chose de doux et chaud. Il la tringle debout, la transporte avec une pénétration bien profonde, au bout de sa baguette, et la dépose sur la table. Il prend alors un rythme régulier et sans appel, pour la finir. Je n'arrête pas de ruisseler de sueur et de foutre. Moi aussi je voudrais bien me l'enfoncer ce petit gars. Je frappe à la porte. Instantanément ils reprennent une attitude de travail, en faisant semblant de ranger. Moi je sais tout. J'envoie la fille au four. Dès qu'elle est sortie, je passe près du gars, en laissant traîner ma main à hauteur de son entrejambe. Je le pale précipitamment, faisant semblant de rien. Il bande bien fort. Ca ne lui déplaît pas d'être touché, le petit salaud. Je lui prend la main, que j'introduis sous ma jupe et puis dans mon corsage, sous la blouse. Il est vite convaincu. Alors, il veut m'empoigner comme il fait pour la gamine. pas question, c'est moi qui commande. Suis-moi. Je l'emmène dans sa chambre sous le toît. En passant je prends un préservatif dans la salle de bain. Mon coco, je te la lèche. il est encore gluant de sperme, j'en profite. Puis, fermement, d'un geste sûr, je lui place la capote. Il est surpris, mais pas déçu du tout.On y va de bon coeur. des grandes secousses musclées, puis de la sueur et des râles couverts. le grand frisson m'électrocute.
On le renverra, mais après la fille, comme ça je l’aurai un peu pour moi.

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10 décembre 2006

Adios Las Vegas (8)

Dire que Circé n'a pas changé serait faux. Elle a parfois des instants d'absence.Son chariot de provisions plein, dans la queue des caisses, son regard se fixe sur une couverture de magazine. On y voit un militaire souriant sous son casque. Il fait beau là-bas. On doit avoir chaud avec l'équipement de combat complet.Circé se représente Mike. Ses traits se sont ancrés dans la photo, en substitution de GI-sourire. Mike ne sourit pas. Elle en est certaine. Au plus a-t-il peut-être les traits détendus. Mike est une personne organisée, il est concentré sur ce qu'il a à faire. Elle le voit démonter son fusil automatique, le nettoyer, le lubrifier, et le remonter. Ces tâches sont le lot de l'armée du temps de paix, celle qui ne se bat pas. Cette armée de défense qui n'en finit pas de se préparer à un combat rejeté hors du probable. Une guerre qu'on attend sans jamais l'espérer.La guerre, le combat, jusqu'à ce qu'ils arrivent, c'est un plan d'Etat Major, une abstraction de livre d'histoire, un film de guerre, un reportage sur des feux mal éteints, en zone sismique et volcanique où la croûte terrestre est irrégulière.Au bord du désert des Tartares, le long de la frontière, patrouillent linéairement des soldats en véhicules blindés légers. Un chef de peloton exhibe ses jumelles électroniques, déplace son regard le long de la ligne de crête. Parfois il presse le bouton envoi, et déclenche la transmission de son champ de vue vers un écran du centre de supervision "QG frontière". Là-bas un mur d'écran permet aux officiers d'Etat Major de surveiller la situation aux frontières du "sanctuaire national".Circé, qui s'est laissée aller vers cette représentation, doute de l'exactitude de la description. Les Etats Unis n'ont pas de frontière dangereuse: au Nord le Canada, au Sud le Mexique. Certes face à Miami se trouve Cuba.Du côté canadien, il y a eu la contrebande de whisky au temps de la Prohibition. Sans doute des règlements de compte mafieux, mais quoi de plus? Le Canada, c'est un peu une annexe amicale. Au moment du 11 septembre, le gel du ciel des Etats Unis a été allégé par l'aide des aéroports canadiens, devenus parking d'avions américains, avec une prise en charge des passagers au Canada.Du côté du Mexique, un mur de béton s'est déployé, avec barbelés et miradors, pour "les" empêcher de "nous" envahir. Les patrouilles de la frontière ne sont pas de l'armée mais du service de l'immigration. Une cinquantaine d'équipes de l'immigration. Ces hommes en lunettes noires et casquette vous raccompagnent à la frontière de façon musclée. Vous avez travaillé 20 ans ici? Vos enfants sont citoyens des Etats Unis? Vous trouvez toujours du travail et on vous apprécie? Adios amigo! Que lo pases muy bien en tu pais.On vous met dans un fourgon policier, un de ces mastodontes "Hummer", véhicule sinistre, et c'est le "retour". Vous avez perdu au Monopoly du pauvre, ne passez pas par la case départ, adios! Case prison. Fini, le monde s'écroule, à Tijuana ou ailleurs.Circé recadre son film. C'est maintenant l'époque de la frontière entre le bien et le mal, entre nous et "eux". La ligne doit être tracée en rouge, et pousser ces gens hors du territoire américain. Au bord du sanctuaire-pays, un pare-feu est creusé. L'Europe est dans ce fossé. Le Japon aussi, et Taïwan, et la Corée du sud.Les patrouilles des frontières?Il y a des porte-avions, un peu vieux de coque, mais équipés de tout ce qu'il faut et que les autres n'ont pas.La bulle autour du porte-avions a plusieurs membranes. Tout d'abord la sphère d'action des hélicoptères lance-roquettes, puis celle de la surveillance radio, connexion aux satellites, radar de détection, enfin la sphère d'intervention des avions, largement continentale, et du dond des eaux, les missiles intercontinentaux des sous-marins, perpétuellement en mission.Un système de communication à très basse fréquence crée le lien ultime et incassable entre le fond des mers et l'espace orbital. Est-ce une guerre des étoiles? Oui, pour l'idéologie du film, qui décrit une "Fédération".Circé revient à la réalité. Elle se reconnecte à l'immédiateté des choses. Son regard avait flotté. Il se pose après une traversée du rayon des disques Bluray. Star Wars/Guerra de las galaxias.Circé passe à la caisse. Son tour vient de s'exprimer en tant que consommatrice. Elle étale ses achats sur le tapis de caisse. Les produits sont scannés. Chaque produit active un lien avec le fichier de référence qui le caractérise. Il suffit pour cela d'un coup de laser. Les photons réfléchis entrent dans le capteur. La représentation informatique de l'objet est invoquée. Son instanciation est transférée du domaine du stock interne au registre des produits vendus. Sortie du produit, poussé dans le domaine du marché consommateur. Les choses, l'idée qu'on en a. Une idée, beaucoup d'instanciation. On retrouve mûrie au fil des siècles les bases de la pensée nominaliste médiévale. Nommer, étiqueter, c'est étendre de façon absolue son pouvoir sur les choses, à l'ère informatique de machine à machine. Bouger des paquets étiquetés.Circé visualise l'uniforme, l'armement du GI-sourire. Elle extrapole, et pense à beaucoup de petits soldats reproduisant à l'identique, conformément aux instructions, aux règles de comportement, l'idée de ce que doit être un soldat. Le soldat-modèle est un descripteur informationnel, rendu informatique lorsqu'on le programme.Mike en résulte. Il est objet, paquet étiqueté, suivi dans ses mouvements, détecté, guidé.Mike est un personnage instancié dans un jeu vidéo. Au même instant, des milliers de joueurs activent les manettes de leur console. Tous manipulent Mike.Circé se force à inverser le point de vue. C'est maintenant le vrai Mike qui injecte sa personnalité, comme on donne son sang. Il se clone des milliers de fois dans les instanciations simultanée de son personnage.Oui, se dit Circé, pas si nouveau que ça. Prenons les montres à aiguilles. Sur la planète, simultanément, des milliards de petites aiguilles et des milliards de grandes aiguilles décrivent les mêmes cercles, au même moment, avec à peu près la même vitesse angulaire. Voici bien une allégorie d'humanité en symbiose, mue par le sentiment océanique que décrivait Freud, celui d'être, ensemble, partie prenante.Qu'ensuite viennent des religions ou pas, c'est une autre histoire.Que religions et idéologies soient des bannières à la cause ou à l'habillage de conflit, quelle tristesse!Circé se laisse aller à cette mélancolie "océanique" du "tout va mal, et pour tout le monde". Elle, si optimiste, se prend à penser une perte universelle de sens.FIN

Adios Las Vegas (7)

Circé est rentrée en Pennsylvanie. Elle suit l'actualité internationale avec un intérêt nouveau. Elle a acheté des cartes géographiques du "théâtre d'opérations extérieures". Elle a lu des livres décrivant ce pays lointain, son histoire, sa culture. Donner un nom à son mal, c'est déjà commencer à le dompter. La dignité de l'homme: réduire sa propre souffrance en la formulant, reprendre les commandes, grâce au langage. Aussi, connaître un risque, c'est un peu le prévenir, en diminuer la prbabilité et l'amplitude. Plusieurs fois par semaine, Circé reçoit des e-mails de quelques lignes qui ne disent pas grand chose, sauf pour une des phrases, que Mike réussit à rendre signifiante uniquement pour eux-deux, et qui résiste à toute interprétation par la censure militaire. Circé garde tout de cette précieuse correspondance. La vie y coule comme une élégante cascade de notes de piano composée par Rachmaminov. Circé a aussi abouté les phrases personnelles, débarrassées de leur emballage, en un chapelet unique. Le résultat, esotérique, est vraiment poétique. Une nouvelle langue à deux locuteurs est née. Elle grandit, s'affermit, se donne des codes, une grammaire, une sémantique. Heureusement que dans leurs contextes hypercontraints ils disposent de cet espace commun de liberté, un pont-aérien-de-Berlin sur lequel ils peuvent marcher en altitude, pavé de mots solides et forts, de mots porteurs. Le lien vit, le lien prospère. Circé avait pendant quelques semaines redouté de se déssécher à attendre Mike. Régresser, vieillir prématurément, se sentir en nausée, comme dans une file d'attente administrative absurde et obligatoire. Heureusement, il n'en est rien. La plante est arrosée et illuminée d'une belle lumière naturelle. Elle grandit. Non elle ne se déssèche pas.

Adios Las Vegas (6)

Le temps est passé, celui du manque, de la déconnexion, celui qui fait mal. Mike est attaché à son siège d'avion. Il vole vers ce lieu d'opération, comme prévu depuis plusieurs semaines. La différence c'est qu'il se trouve maintenant dans la phase de réalisation, sans promesse d'après, juste la force pesante de l'être-là. Le plan et son exécution ont une saveur différente. Le plan est froid, rationnel, neutre, sans émotion. Par contre la mise en oeuvre, la mise-en-réalité, c'est une putain de sensation de faire une grosse connerie, de foutre sa vie en l'air, pire de foutre en l'air la vie de l'Autre tant aimée. Mike se dit:
-Je fais mon devoir, mais ma vie n'est pas là, n'est plus là. Il faut que j'en sorte. Je ne peux plus faire ça. Je ne peux pas faire ça à Circé, c'est à elle que je fais le plus de mal, en risquant ma vie dans cette guerre obscure.
Il tourne et retourne ses arguments, heurte sa tête au mur des contraintes inamovibles de son devoir, et de sa vie d'être humain. Pourtant, les émotions des derniers jours et les profonds changement qui l'on transformé, apportent un sommeil lourd à Mike. Au réveil, il est de nouveau dans le ton, à l'unisson de ses compagnons. Leur coeur est temporairement vide, leur esprit intégralement disponible, concentré sur leur mission et rien que sur elle. Ça aide. C'est la seule façon de ne pas péter les plombs. On arrête les conneries sentimentales, plus de temps pour le doute. Le sous-officier d'instruction avait une expression fleurie: la sodomisation gratuite de mouche en plein vol. Mike s'amuse à remarquer qu'il n'y a pas de mouche dans l'avion, pas de risque donc.

Adios Las Vegas (5)

Les voici partis dans un décor hollywoodien, reproduisant en l'interprétant la cour de Koubilaï Khan, à l'époque de la visite de Marco Polo. Les serveuses du casino ont toutes un pourpoint vénitien médiéval, avec des bas résille et un décolleté profond. Une allégorie de décolleté-fente de tirelire, par où entre l'argent, ou encore le gâteau dont on a retiré la cerise. Un ascenseur skinné tartare les emmène au vingt-septième ciel. La terrasse est un jardin oriental, planté d'érables japonais, au bord d'une piste d'hélicoptère.
-Circé, tu as déjà pris l'hélicoptère?
-Non
-Attends.
Mike s'adresse à une femme maître d'hôtel. Dix minutes plus tard, un hélicoptère se pose. Ils se baissent pour éviter les pales, et montent sans attendre. Circé donne sa main à Mike. C'est la première fois qu'ils sentent le besoin d'un rapprochement physique. Jusque là, les mots les ont seuls portés. Face à la légère menace physique, leurs corps sont côte à côte, heureux d'y être incités. L'hélicoptère est trop bruyant pour qu'on s'y parle. Alors Circé se blottit contre Mike, ce qui le réjouit. En retour ses bras s'arrondissent. Mike se dit que cet hélicoptère léger n'a rien à voir avec ceux qui déposent les troupes sur leur objectif: on saute et on court, parce que si on vous dépose à cet endroit, c'est parce que ça chauffe, rafales et explosions. Le vol est suspendu entre deux temps, Circé et Mike planent, sans souci ni notion d'un changement quelconque. Cette douce stabilité leur semble durer le temps d'une vie heureuse. Juste avant cette Vita Nova vient de s'imprimer, un relief, une courbure définitive, qui reviendra toujours à son état stable et fort, par mémoire de forme. Ont-ils pris un pli? Plutôt, ils sont le pli, la vallée-cocon qui les abrite. Rien ni personne ne leur retirera ça. L'hélicoptère les a déposés au sommet d'une meseta, avec des sièges et une tables pliant, un panier-brunch de luxe. Hors de vue de Las Vegas, les voici seuls, ou plutôt ils sont enfin deux. La conversation reprend avec un élégance appelée par le raffinement de la collation. Mike et Circé évoquent la religion qu'on leur a enseignée, où le désert est vérité et lumière hébraïque. Mike visualise le trait divin biblique sous forme d'un laser de puissance qui déplace les montagnes. Circé sourit à cette image titanesque. Pour elle, le premier plan est un autel rituel, planté sous le soleil. Mike se tait, sérieux. Ils savent la force du lien qui s'est formé. L'air pur du désert nourrit leurs poumons, leur donnant un souffle vital sans limite, et une clarté de vision unique et commune. Le champagne gazouille dans les flûtes. L'or de l'horizon, et l'or porté en calice. Le voyage les a mis hors-lieu, au coeur du désert mythique. Aussi leur retour au Marco Polo ressemble-t-il à celui du héros vénitien au port de Venise, après son long voyage d'Orient.
-Alors, Circé, cet anniversaire?
-Justement Mike, emmène-moi, allume une bougie.
Tous deux éclatent de rire et s'enferment vite dans la chambre de Mike.