22 octobre 2007

La part de l'oeil (4)

Chapître 4

...L'esprit le transforme

Rien n’est dans le centre de calcul qui n’ait d’abord été dans les capteurs et les caméras. Voici l’immense cerveau d’analyse et de traitement, massif comme un accélérateur de particules, à la différence près que la particule suivie n’est ni un lepton ni un quark, mais un certain Rodrigo.

Valentina parcourt maintenant le profil de Rodrigo. Il s’agit d’une bible, somme de toutes les informations collectées, traitées et structurées dans le système expérimenté. Valentina se représente ce jeune homme plein d’entrain, réel, occupé à vivre pleinement. C’est loin d’être un pantin, une simple cible de ball-trap. Il y a des laboratoires où le cobaye est sacrifié pour le succès de l’expérience, mais pas ici. Ni Pinocchio, ni cobaye sacrifié, normalement non. Pourtant n’y a-t-il absolument aucun risque à cette aventure technico-scientifique ? Valentina n’est est pas si sûre. Son esprit habitué aux défis de la logique opérationnelle se met en mode exploration. Elle feuillete mentalement un catalogue de scénarios équitablement répartis dans l’espace des possibles. Valentina sait encadrer le risque : elle évalue les probabilité, la vraisemblance des états possibles du système, les transitions sur les branches d’un graphe des transitions entre états. Au moment où tout l’appareil de raisonnement est en place dans son esprit, elle décide de remettre l’exécution de ce grand calcul à plus tard, pour s’immerger dans une narration réaliste : la fiche biographique de Rodrigo.

Valentina ne lit pas façon plate et linéaire. Elle structure, analyse, intègre. Du parcours bouillonnant éclosent des bulles. Est-ce une ébullition savonneuse, éphémère et poisseuse ? Eh bien non, plutôt les bulles d’une bande dessinée en ligne claire, au style Hergé néo-cartésien :
-Jeune-homme vif. Au ping-pong, il n’hésite pas, on le voit toujours sur la balle. Il a été classé.
-Sentimentalement : indécis ou malchanceux ?
Une blessure ouverte, sa rupture d’avec Olga Martorell. Ca s’est mal passé. Depuis, Rodrigo cherche l’ombre et la lumière d’Olga dans la nuit de Madrid. Le dossier contient des photos : les amies successives de Rodrigo, une dizaine en 5 ans. Chacune a quelque chose d’Olga Martorell, mais aussi d’évidentes différences, un côté modèle réduit par rapport à l’original. On diarait des versions réduites et partielles d’une personnalité plus riche, après projection de son espace à N dimensions sur des hyperplans de dimension N-1. Des femmes traces, des femmes empreintes, des signes au bord d’une route... mais pas la route elle-même. Chacune a aimé Rodrigo à sa façon, et Rodrigo n’en oubliera aucune. Rodrigo, attentionné, en écoute, dédie un journal de bord à chacune de ces femmes. Il les fait passer devant, avec une galanterie sincère. Il n’a pas de journal à lui, mais cette collection de leurs journaux « à elles ». Cela signifie aussi que ces journaux parallèles ne sont jamais clos. Selon la force de la réminiscence, la description de l’ex-compagne, l’univers qui se développe autour d’elle, continuera à croître, des lignes de champ s’ajouteront. C’est un ensemble non séquentiel, des vies parallèles, suivies avec respect et intensité. On est loin du catalogue de Dom Juan, il n’y a chez Rodrigo rien du tableau de chasse. Pour chacune Rodrigo a gardé un affect fort, les sentiments ne disparaissent pas à la rupture.
Valentina s’en étonne. Comment cela est-il possible ? Une version cumulative de l’amour, ou les amours s’ajoutent comme des vagues successives, comme des harmoniques d’un même son fondamental (au diapason d’Olga ?).

Rodrigo pense et écrit au fil de ses journaux parallèles que la rupture c’est comme un accident routier. La vie en est changée. Cependant le corps garde la mémoire de l’avant-blessure. Un amputé garde les senssation d’un membre disparu. L’image intérieure est vivante, avec une vie autonome, pas nécessairement totale, mais historique et réelle, comme un rêve interprétable.

Valentina est perplexe. Est-ce que ce jeune-homme est un grand sentimental de roman-photo, lissé et recoloré ? Valentina sourit. Elle s’est piégée. Voici la femme d’action réfléchie qui s’est prise à un jeu interdit, celui de la proximité avec les sujets observés. Il faudra qu’elle analyse ce phénomène, en marge de la grande expérience en cours. C’est une retombée annexe. Pour l’instant elle sait qu’il y a danger à trop s’y attarder. Il faudra s’habituer, prendre du recul, relativiser le lien. La relation toute virtuelle se normalisera. Il ne faut pas perdre le fil, la finalité : il s’agit d’un suivi de cible vectorielle. Le pilote qui se poserait la question de qui pilote l’avion qu’il cherche à intercepter, s’il se posait vraiment cette question, ne lancreait jamais son missile. Il y a des fois ou il vaut mieux ne pas entrer dans la nature des choses, on s’y perd corps et âme.

Est-ce là le problème de suympathie/empathie rencontré par les travailleurs sociaux, les enseignants, les prêtres, les psychanalystes ? Sentir, écouter, mais garder une distance. La grille du confessionnal laisse passer la voix mais rien d’autre.

14 octobre 2007

La part de l'oeil (3)

Chapître 3

CE QUE L’OEIL VOIT

La part de l’oeil, ce n’est pas seulement dans le regard, c’est aussi l’image formée dans la camera obscura cryptique...

Valentina Cicconi se trouve à Paris, dans un ancien centre de commutation téléphonique, transformé en centre de calcul et salle de commande, avec une grande hauteur sous plafond. Les murs sont couverts d’écrans géants, on peut parler de murs d’images. C’est le groupe « opérations ». Dans une autre salle travaillent les chercheurs. L’étalonnage du centre des opérations est en cours. Il s’agit de calibrer le travail, de dimensionner le système. Cette phase expérimentale s’appuie sur le suivi de deux porteurs « sains » et d’un porteur « infecté ». En d’autres termes, il s’agit de suivre en évitant de les perdre de vue deux personnes hors cible et une personnes dans la cible. Ils ont été choisis par une sélection aléatoire.

Voici le premier des porteurs « sains », Rodrigo Lopez-Berenjeno. Il habite Madrid. Il se déplace volontiers en scooter. C’est sans doute pour la sensation de liberté qu’on a en plein vent. On se faufile, on passe devant, on s’insère entre deux véhicules, on réussit à enchaîner son déplacement sans trop de saccade. Rodrigo aime parcourir la ville. En quoi consistera l’étalonnage du cas Rodrigo ?
Tout d’abord rappeleons qu’il n’y a pas de cas Rodrigo. Rodrigo est un citoyen absolument normal et sur lequel ne pèse aucun soupçon.
L’équipe de suivi devra pister Rodrigo depuis la salle de commande sur des parcours rapides et changeant. Pas facile.
Le suivi commence. On voit Rodrigo à Puerta del Sol, vers Atocha, puis Cibeles, et Parque del Oeste. A la Puerta del Sol, une des 50 caméras stationnaires de la place l’a suivi, passant la main à une caméra qui balaye l’avenue. On le perd quelques secondes derrière un camion, puis il réapparaît près de la gare d’Atocha.

Valentina vérifie personnelement le bon déroulement du test, le passage de relais entre caméras, le suivi continu du parcours de Rodrigo. Le relèvement et le recollement des images s’effectue bien, avec peu d’interoplations. Cela lui rappele ses études avancées de mathématiques , en topologie algébrique et géométrique à l’Université de Pise. Cete fameuse notion de revêtement, définie comme fibration dont la fibre est triviale, quelles pouvaient en être les applications calculables ? Les professeurs n’avaient pas été très éloquents sur le sujet. Elle en sourit aujourd’hui. Son heure à elle est venue : la voici à même de mettre en oeuvre en temps réel les plus solides concepts mathématiques. La géométrie projective, après des années de désuétude, reprend le devant de la scène. Ce qu l’oeil voit... La part de l’oeil ?

Ce que l’oeil voit, l’esprit le transforme et l’interprète. Le centre informatique est un gigantesque perceptron, qui voit de mille yeux, recolle, interprète, modélise simplement. Le laboratoire de Valentina devrait s’appeler « groupe Leibnitz ». Il met en oeuvre la thèse du mathématicien philosophe « nihil est in intellectu nisi primum in sensibus ». Rien n’est dans l’esprit qui n’ait d’abord été dans les sens.

La part de l'oeil (2)

Chapître 2
REFECTOIRE DE L’ABBAYE, COL DU MONT SAVIN

Charcuterie, fromage, pâtes et pains circulèrent sur des plâteaux rustiques. Le dîner de montagne fut un moment d’échanges informels entre les experts internationaux réunis par Kobol. On pouvait presque se croire à un congrès scientifique, où les détails d’une recherche intense sont disséqués, analysés, comparés. Valentina prit la parole pour proposer une pondération des budgets devant selon elle faire une part aux diverses ressources de saisie d’image :
-caméras d’observation sur la voie publique, avec une généralisation de l’approche brittanique. Il est essentiel d’observer des lieux fixes, noeuds d’un réseau de passage et circulation, en permanence. La grille d’observation est fixe, les objets observés se déplacent. Ces objets en mouvement, qu’on peut appeler flotte, circulent entre les caméras de la grille, et sont souvent hors champ. D’où la nécessité de compléter cette méthode par celle qui suit.
-caméras embarquées des téléphones mobiles privés, utilisées à l’insu des utslisateurs, et déclenchées par un code dit gouvernmental. Cette approche a l’avantage d’être fluide et répartie. Par contre, les éléments de cette flotte observatrice se déplacent et sont pourvus d’informations de localisation. Il s’agit évidemment d’une intrusion secrète dans la vie privée des citoyens, à manier avec précaution. Dans ce cadre des caméras embarquées, plusieurs applications sont envisagées :
-backdoor à chaque activité du téléphone (appel, photo, autre) avec transmission vers un centre de surveillance de l’image, de l’identité unique du téléphone (IMEI), et des références de sa carte SIM, vace sa localisation à l’instant d’observation.
-pour certains sujets sélectionnés, les « porteurs » (« sains » totalement naïfs et innocents de toute suspicion, ou « infectés » c’est-à-dire partiellement suspectés) observation permanentes via les caméras du téléphone :
-côté visiophone, pour voir l’utilisateur et son arrière-plan
-côté photo, pour voir ce qu’il voit.
Le problème technique est le maillage complet des images et l’exploitation en temps réel du corpus massif ainsi constitué. Pour cela, une carte de référence formée de l’image satellite multi-échelles sera utilisée.

La part de l'oeil (1)

Chapître 1
EN MONTAGNE

Col du Mont Savin, une heure avant le coucher du soleil

Une femme sportive, assez belles, avec les jambes élégantes d’une grande marcheuse, revient d’une randonnée au sommet du Mont Savin. Elle porte un sac à dos léger et marche à grands pas jusqu’à l’entrée du monsatère du col du Mont Savin. Elle pose son sac au fond d’un casier et rejoint le réfectoire. Elle s’assied en saluant d’un signe de la tête les autres convives, qui sont assis sur deux longs bancs.

Un homme nommé Kobol se lève. Il parle du pupitre comme un abbé médiéval. Il explique l’objet de la réunion :
-Chers collègues, merci d’être venus. Vous représentez vos administrations nationales, mais en plus, pour la plupart d’entre nous, nous avons déjà travaillé ensemble. Le projet qui nous intéresse aujourd’hui est différent de ceux que nous avons menés à bien jusqu’ici. Nous n’agirons plus en tant que fonctionnaires nationaux de nos agences mais pour le projet nous serons dtéachés 3 ans dans une structure unique, avec un commandement unique qu’on m’a confié. La structure a un nom : Globoscope, et un statut juridique : c’est une société de droit néerlandais dont le siège est à Venlo. Notre mission est définie par nos employeurs, qui sont les actionnaires de Globoscope, mais ils nous laissent une autonomie complète pour l’exécution du projet.
Rappelons le contexte :
-le terrorisme a frappé New York, Madrid, Londres, et ça n’est pas fini.
-les guerres d’Afghanistan et d’Irak s’enlisent.
-l’approvisionnement énergétique de l’Europe hors nucléaire subit actuellement une crise sans précédent. La tension monte entre le plus grand fournisseur européen : la Russie, et ses anciens satellites comme l’Ukraine. Ces états se voient sporadiquement privés d’approvisionnement au profit des clients plus solvables d’Europe occidentale.

Il a donc été décidé par nos chefs d’Etat de renforcer lma surveillance intérieure et extérieure des communications et des échanges d’information. Globoscope est un habillage en entreprise du projet, avec l’organigramme suivant :
-moi-même, président
-Valentina Cicconi
[Il se tourne vers la jeune randonneuse]
Que vous connaissez pour sses avancées en matière de réseaux ad-hoc d’images. Elle sera la directrice de la ligne de produits image.
-Norbert Paloux, connu pour les méthodes formelles et la programmation sous contrainte en sémantique multi-points de vue, sera notre directeur de l’extraction sémantique.
-Björn Berrjang, membre de l’équipe de conception de notre récent système de satellites de positionnement, dirigera la géolocalisation
-Graham Mc Alistair, auteur bien connu de « Réseaux entropiques et auto-organisation », sera directeur de l’intégration système et de l’architecture.

Notre entreprise sera amenée à accepter quelques contrats, en guise de couverture. Toutefois l’activité de fond est uniquement le projet de renforcement de la surveillance gouvernementale multi-Etats.

Vous voudrez bien signer votre contrat avant que le dîner ne commence. Ce dîner est un brainstorming sur le plan d’action détaillé de l’année 1.

La part de l'oeil (0)

Prologue

Métro de Londres, Picadilly Line, un vendredi à minuit.

Une femme blonde laisse ses longs cheveux flotter au vent. Elle est à l'avant du wagon, face à une fenêtre baissée. Elle se penche pour s'immerger davantage dans le courant d'air. Elle semble mal à l'aise, peu sûre de son équilibre. La drogue? L'alcool?

Sa tête de méduse blonde, au vol de ses cheveux éparpillés, va chercher le passage entre le monde lumineux où évolue le train, et le monde noir statique des profondeurs. Tout se joue sous la ville. Sous les racines de la City, tout au fond, comme la mine d'or d'un parc d'attractions. La lumière fuse, accompagnant les passagers du métro. La trame passée, le silence et l'équilibre minéral reviennent. Les cheveux de la passagère oscillent lentement de droite à gauche et vice-versa, en balancier. Ce mouvement se compose avec les microturbulences qui agitent la chevelure d'avant en arrière, comne pour une séquence publicitaire.

La femme est pieds-nus. Ses escarpins sont sur la banquette. A côté est assis un homme d'une trentaine d'années, pas tellement plus vieux que la femme. L'homme observe la femme dans ses mouvements involontaires. C'est un corps sans équilibre stable, en recherche de verticalité, quand la géométrie des alentours se courbe ou se brise par instant. L'homme semble heureux et amusé de l'état de sa compagne du soir. On voit tout de suite qu'ils ne seconnaissent pas depuis longtemps. Mais qu’ils se connaissent depuis longtemps ou pas, comment peut-il se comporter ainsi?

Que peut-on trouver d’amusant au spectacle d’une femme un peu (ou très) soûle qui cherche à sortir de son engourdissement en se projetant dans le vent ?

Il sourit. Vraiment, il semble avoir atteint l’objectif de la soirée. Il ouvre un téléphone à clapet et fixe le moment par un clip vidéo, prêtant plus d’attention à son enregistrement qu’au modèle vivant et vacillant, déchaussé, cheveux flottants. Il a filmé cette femme dans un état sans gloire. C’est toute le contraire de ce qu’une femme recherche, par son élégance, le choix des vêtements, les soins de beauté, le tracé du maquillage. La vidéo se referme sur une femme dégradée, et ça, alors oui, ça excite follement l’homme qui a l’oeil rivé à son écran.



La femme a l’air d’avoir le vertige. Pourtant on voit bien qu’elle ne va pas tomber ni vomir. Elle sera juste assez mal, pas trop quand même, elle vivra.



L’homme est un collectionneur d’instant infâmes, un violeur d’image. Il dépossède la femme des instants où plus que tout elle aurait voulu rester cachée, loin des moments de parade où elle rayonne de beauté et noblesse. L’homme se réjouit d’être maître du jeu. Ce jeu est pervers, ça crève les yeux et fait hurler. Pourtant, on sait bien qu’il aura ce qu’il veut, tout ce qu’il veut de cette femme à la volonté émoussée, passive, qui s’abandonne. La femme sera victime complice du crime qui s’accomplit et mutilera un peu plus sa dignité endommagée. A SUIVRE (1)

La part de l'oeil: synopsis de mon nouveau roman

Voici un nouveau roman que je suis en train d'écrire.

Depuis le 11 septembre, notre vie sociale a changé. Pour notre bien, pour la préservation de notre société, etc... les libertés individuelles telles que nous les comprenions avant le 11 septembre sont suspendues. J'ai voulu prendre cette constatation et la mettre en situation, avec une trame de fiction.
L'image, notre image, nous est volée par une foule de caméras qui filment et filment sans relâche. Nous sommes tous devenus des acteurs dans des vidéos de série Z qu'observent les personnels de sécurité (de tous pays: ce qui est connecté est piratable, évidemment). Figurants ou héros? A voir.

Bonne lecture.

@Artus Novel@

12 mai 2007

La femme ailée (16)

Il y avait au début cette prudence extrême qui cherche en vain à créer un rempart contre le grand cataclysme attendu. Tu me connais. J'ai eu mon heure pratique opportuniste: vivre ce que je peux quand je le peux. Eh bien cette page est tournée. Je vis avec Rodolfo tout autre chose. Moi qui ai toujurs gardé la tête froide, je perds le contrôle. Lui aussi me dit cela. Nous sommes pris dans quelque chose qui nous dépasse. Je sens un gouffre s'ouvrir en moi. C'est wagnérien tant il me manque. Alors je me laisse tomber dans un océan de musique, Rachmaminov, Tchaïkovsky, je reprends pied dans un autre monde, hors de toute arcade, au grand air. Nous nous écrivons à chaque instant de liberté, et nous nous voyons un week-end par mois. Asphélia, suis-je en train de faire une folie? Je suis sûre que non pourtant. La vie m'a rendue méfiante, mais je sais qu'ici il ne faut pas l'être. Manquer la chance de ma vie ou même ne pas la vivre pleinement? Quelle angoisse. Se perdre en donnant tout, c'est plutôt cela, ne rien garder. On risque gros. Se réveiller un jour nue, vide, abandonnée comme Ariane sur son rocher. Non je ne me ferai pas harpie, jamais, parce que j'aurai vécu. Rien à regretter. Si je te dis que c'est grand et beau, je vais commencer à t'ennuyer. Je m'arrête là. Je suis heureuse, voilà tout. FIN

21 mars 2007

La femme ailée (15)

La lecture d'un e-mail d'Olga acheva de mettre Asphélia de bonne humeur: Asphélia, Te souviens-tu de ce film argentin que nous avons vu ensemble, "Les ombres du coeur"? L'atmosphère était nostalgique, poignante, avec beaucoup d'espoir. Le tango, en moins tragique. Plus mystérieux, moins grandiloquent. Je me vois à l'ombre des arcades d'une place du sud, dans la chaleur de midi. J'ai vraiment l'impression que les arcades me protègent, entre le monde de la lumière et des ténèbres. La nuit pleine de possibles aussi. Je tourne autour du pot. C'est parce que cela correspond bien à mes incertitudes, mes espoirs aussi. L'ouverture est jouée. Le rideau s'ouvre. Bas les masques. Tu te souviens de ce député que j'ai interviewé? Nous nous sommes écrits. A SUIVRE

La femme ailée (14)

Asphélia vient de terminer une journée chargée de réunions à Amsterdam. Pour se lever moins tôt le lendemain, elle loge près de la gare centrale. Après avoir déposé son bagage, elle ressort. Elle marche le long d'un canal, de la gare vers le centre historique. Partout des touristes, en visite passive ou active du quartier des vitrines et des koffie shops dédiés au H. Asphélia s'était amusé du jeu des prostituées, prenant une pose de tableau vivant dans leur vitrine. Le mouvement du rideau, à l'entrée du client ou à sa sortie complétait l'analogie théâtrale. La pièce se joue derrière le rideau, dans le mystère. On imagine à sa guise, sans être sûr de rien. Comment et pourquoi est-on travailleuse du sexe? Une curiosité sans fond sur l'amour: attirance, mécanique, apparence, et l'imprévu d'une relation unique et sans lendemain? Un travail en temps limité? Un condensé de couple fait et défait dans le même mouvement? Oui. Ce soir, pourtant, tout se présentait autrement pour Asphélia. Le verre de la vitrine était une frontière translucide qu'on ne passe pas. Elle se voyait face à Stefano, chacun de son côté de la vitre. Lanterne allumée. Porte fermée. Rideau ouvert: vide, non-occupation. Stefano seul, le regard perdu, plein d'un ailleurs, portant au-delà d'Asphélia, loin derrière elle. Vision interne de rêve, sans les yeux. Le voit-elle plus que par intermittence? -Stefano! Elle prononce le nom, ou plutôt elle essaye. L'air ne vibre pas. Seul le cerveau a formulé l'intention de parole. L'exécution phonatoire reste en suspens dans l'air humide. De part et d'autre de la vitre ils se cherchent, trop loin, et ne se voient pas. Maintenant, c'est elle la femme exposée en vitrine. Elle attend. Le temps se défait. Trop tard pour construire, effilochement. La chance ne reviendra pas. Asphélia marche de nouveau. Jamais avant elle n'a autant voulu la mort. Plonger dans l'eau noir, couler. Avant de tenter la descente, voir encore un corps inerte dériver sur l'eau. Stefano en chemise blanche, ophélien. Le rejoindre? Impossible. Rester sur le pavé de cette rue incurvée? Insoutenable. Une douleur absolue saisit Asphélia. Des sanglots secs la secouent. Sa bouche s'emplit de vase. Elle diffuse une odeur répugnante, d'épidémie médiévale peut-être? Disparaître, et ce faisant annuler la douleur d'être. Asphélia sait qu'elle ne cédera pas à cette pulsion de mort. Elle vivra. Il suffit d'attendre. Après le séïsme. La dernière réplique. Des ondes de douleur passent encore. La perte de Stefano est irrémédiable. Amputation de l'âme. Doute horrible: erreur absolue d'être partie? Asphélia étendit ses ailes noires, monta hélicoïdalement dans les airs, survola le corps flottant de l'amant, et disparut dans la nuit. Asphélia, vidée de ses forces, revient en somnambule à sa chambre, s'endort d'un coup. Le sommeil, ni bon, ni long, efface juste l'ardoise. Remise à zéro. Au réveil, Asphélia se sent libre, pour la première fois depuis longtemps.

La femme ailée (13)

Rodolfo, en bon politicien, aime traiter les problèmes l'un après l'autre. Il lui arrive rarement de faire deux choses à la fois, mais le voici qui poursuit deux idées en même temps. Il lit et relit le message électronique, puis la pièce jointe: l'article d'Olga. Certes on y sent une pointe de critique, mais rien d'agressif. Au fond coopérer a payé. La journaliste lui a fait un bon article. Il ne peut pas se plaindre. Inutile, dans ce cas, de demander des modifications de détail. Ca n'apporterait rien. Cette relative victoire de Rodolfo sur le terrain de l'interview et de l'article l'incite à jouer sur un autre tableau. L'homme politique, sa gloire confortée, est affamé d'un autre dialogue, hors politique, dans le domaine littéraire où il ne se sent que généraliste passable, monsieur tout-le-monde, au plus bon public. Il réfléchit donc aux idées qu'il peut développer dans sa réponse. L'article n'est plus qu'une amorce. Comment rendre hommage à cette femme d'esprit, élégante dans son maniement des idées et de la langue? Surtout ne pas s'enferrer dans le ridicule d'une corbeille de fleurs. Il revient à son dossier, le feuillette de nouveau. Une idée s'impose avec évidence: Cervantès. Une recherche sur Internet aboutit à des objets de collection à acheter. Il choisit une édition ancienne des oeuvres du maître. Il envoie son enchère et ses conditions de poursuite, en cas de montée. Trois jours plus tard lui parvient un carton de livres reliés en cuir. Quel étonnement! C'est intimidant comme le seuil d'une église qu'on ne connaît pas. C'est le moment de se laisser entraîner par la proximité d'une grande oeuvre, et de finaliser sa réponse à Olga Riscal. Que dire? Remercier sans ostentation. Se féliciter d'un premier échange réussi, de bon augure pour l'avenir. Rodolfo mobilise son intelligence pour articuler le message à écrire et le cadeau. Il en fait les deux instruments d'une stratégie de rapprochement.

11 février 2007

La femme ailée (12)

WASHINGTON
Olga repartit aux Etats-Unis, à Washington, et travailla plusieurs jours à son article. Asphélia se trouva rendre visite à son amie Olga pendant cette période. Asphélia sortait seule durant la journée et retrouvait son amie le soir pour des séances de sport ou pour sortir. Asphélia respectait la confidentialité du travail de la journaliste. Un article vise à être publié, donc lu du plus grand nombre, mais dans sa phased d’élaboration, il peut passer par des états intermédiaires contradictoires, temporaires, avant de trouver sa forme définitive et stable. Il est donc important que l’article ne tombe pas en des mains tierces tant qu’il n’est pas fini.
Asphélia, pourtant ne put éviter de voir la photo de l’homme qu’Olga avait interviewé. Elle se dit immédiatement que cet homme ressemblait étrangement à l’entraîneur du club de foot, et séducteur, de son historieta rêvée. Olga lui expliqua qui était Rodolfo, tout ce qu’elle savait sur lui de source publique et vérifiée.Asphélia, amusée de la coïncidence, raconta l’histoire imaginée à Olga, qui en rit beaucoup :
-Effectivement, il a un côté vieux-beau, « viejo verde » en espagnol. Politiquement, je l’aime moyennement, mais il est de bon contact et il a le respect de l’interlocuteur.
Asphélia :
-L’interlocutrice. C’est un homme à femmes.
Olga, riant :
-Peut-être !
Asphélia s’arrêta là. Elle savait que son amie journaliste devait souvent affronter des individus peu agréables, raides ou agressif avec la presse et les médias. Pour une fois qu’un homme écoute et répond, laissons-lui sa chance.A Olga de voir.
Surtout, Asphélia fut heureuse d’avoir trouvé une parcelle de décodage de son personnage imaginaire de Rodolfo. Une incarnation, une évolution de ce Rodolfo d’historieta, c’était cet homme politique Rodolfo. Comme disent les informaticiens, le Rodolfo réel était une instanciation du Rodolfo imaginé. Asphélia s’enfonça dans le confort de la pensée médiévale nominaliste, pour qui le mot, la désignation, précède l’être ou la chose. Le créateur, la créature-concept, puis la créature réalisée, tel était encore le schéma qui avait présidé à l’orthographe allemande décidée par Luther : tout nom de créature porte une majuscule, en hommage au créateur, et par extension, tout nom porte une majuscule.
Un Rodolfo majuscule. Amusant !

SEANCE D’ECRITURE
Rodolfo est à son bureau au Parlement. Il dispose une belle feuille de papier à lettre à son monogramme sur un sous-main de cuir, prend son stylo plume et commence à écrire :
-Ma chère Olga,
Faire votre connaissance fut un plaisir. Nous reverrons-nous ?
S’il n’en tenait qu’à moi, j’aiderais volontiers le destin. Mais vous, le souhaitez-vous ?

Il avait écrit ces lignes sans hésiter. Elles lui étaient venues plus qu’il ne les avait construites. Tiraillé entre le besoin de dire et la crainte d’une maladresse qui viendrait tout gâcher, il fut longtemps paralysé, ne pouvant ni avancer ni reculer. Bloqué. En panne.
-Non, ça ne va pas du tout se dit-il en déchirant la feuille.

Olga est au clavier. Elle écrit, révise, améliore, finalise. Elle avance vite. Bientôt l’article est prêt. On ne bouge plus, arrêtons tout. C’est bon.

Olga et Asphélia sont au centre sportif. Elles sont sur des vélos fixes d’entraînement. Elles roulent à bon train, et ont choisi le même parcours simulé, ce qui favorise la conversation.
Olga :
-Je suis contente d’avoir fini cet article.
Asphélia :
-Tu vas lui faire relire ? C’est une interview, non ?
Olga :
-Bonne idée. Je vais faire cela, même si je suis contente de ce que j’ai écrit, et je ne le changerai probablement pas. Mais après tout le député a été très correct, sympathique même.

C’est donc Olga qui écrit à Rodolfo, et pas l’inverse. Elle lui envoie un e-mail le remerciant de l’entretien, et lui demandant de bien vouloir relire l’article.
Rodolfo aperçoit un clignotement sur son écran. Un message vient d’arriver.
Rodolfo l’ouvre.
-Justement !
Se dit-il.
-Quel idiot ! Incapable d’aligner 5 lignes et voici cette femme brillante qui m’écrit.
Je suis bête mais j’ai de la chance. Comme depuis que je fais de la politique.

Rodolfo embrasse la médaille de la Vierge, qu’il porte autour du cou.

06 février 2007

La femme ailée (11)

Thèse de doctorat de Olga Riscal: "Cervantes et l'homme historique".

Synthèse et argument: Cervantes avant d'écrire Don Quichotte fur un soldat, dans la période guerrière qui opposait l'Espagne et l'Angleterre. L'Espagne Impériale mobilisait dans ce conflit ses deux atouts maritime -l'Invincible Armada- et terrestre -le Tercio-. Nos travaux ont analysé l'influence du contexte historique et la perception de l'histoire en marche par les hommes qui la vivent dans l'oeuvre de Cervantes. Les personnages du Quichotte sont comparés à des échantillons historique de leur catégorie.

Rodolfo avait marqué une pause dans sa lecture, pour se pénétrer davantage, en toute honnêteté et humilité du texte qu'il lisait. Il s'était promis qu'un été où il aurait le temps, il lirait cette thèse intégralement, car elle lui ouvrirait des horizons sur la civilisation hispanophone. Cervantes est à la source. Olga Riscal a exploré, analysé, structuré cette source.

Le dossier préparé par l'assistant parlementaire contenait également quelques articles de fond signés d'Olga. Il s'y trouvait aussi un curieux manifeste, d'extrême-gauche, signé Libertad Mendez, réclamant la libération des guerilleros du 18 mai. On y parlait de réappropriation des biens confisqués, de réforme agraire, avec une terminologie marxiste qui faisait sourire Rodolfo aujourd'hui, mais autrefois lui eût fait serrer les dents.

L'énergie de la mère était passée à la fille, mais elle s'était canalisée, structurée. Olga s'avérait plus forte encore parce que plus calme, froidement efficace là où sa mère avait agité des mots sans pouvoir faire beaucoup plus.

Rodolfo sut alors qu'il lui faudrait être extrêmement attentif, accompagner avec bienveillance et présence, ne surtout pas chercher à endiguer un flux de pensée solide.

Cette réflexion de tactique politique qui l'occupa toute une soirée, veillée d'armes avant l'entretien, fut totalement dépassée dès que commença l'entretien. Rodolfo voyait une femme supérieurement intelligente, au visage fascinant, au corps attrayant, et se trouvait désemparé pour mobiliser ses techniques habituelles de politicien séducteur. La tactique préparée devenait inapplicable, comme un blindé au canon tordu par une grenade. Olga Riscal parlait, elle avait l'initiative. Il se prêtait au jeu, et la suivait sur le terrain inconfortable où elle l'emmenait. Rodolfo répondait avec prudence, fermeté, mais aussi une grande amabilité.

Olga faisait son travail, Rodolfo le sien.

Deux heures après l'entretien, Rodolfo retrouva son assistant. Celui-ci comprit immédiatement qu'il était arrivé quelque chose d'insolite: son patron, conquistador du coeur des femmes, s'était vu face à une forteresse imprenable. pire c'était lui l'assiégé. Le patron faisait une fixation sur cette journaliste. Eh bien voilà quelque chose de dangereux. il faudra bien désamorcer le piège. L'attaché parlementaire réfléchit et réfléchit encore jusque tard dans la nuit, et finalement s'endormit sans avoir trouvé de solution à ce problème. Un député assujetti à une passion tardive! Ah non!

27 janvier 2007

La femme ailée (10)

Sur un petit écran, à la vitrine d'un marchand d'électronique, parle un homme au large sourire. Cet homme est un vrai professionnel des médias! Il manie la caméra à son avantage, est présent, sort de l'écran, de la vitrine, vient vers vous. Il est finalement plus proche de vous par l'image que s'il était réellement là, à vos côtés. Il vous évite une proximité rapprochée de son espace respiratoire/expiratoire, avec le votre, haleine contre haleine. L'homme télévisuel se prête au jeu médiatique, passe en plan rapproché, plus grand que nature, puis en plan plus lointain, il devient un Tom Pouce à mettre au creux de votre main: une simple homothétie de zoom optique. C'est maintenant une figurine aux couleurs éclatantes, 3D, réaliste, téléportée, manipulée. Cet homme, on se rend vite compte de ce qu'il est: un homme politique, charmeur selon les uns démagogue selon les autres, proche ou empathique, aimable ou séducteur.

N'est-ce pas Rodolfo, le beau Rodolfo du rêve-fotonovela d'Asphélia? Un peu plus vieux, un peu plus noble, avec un vernis, une patine de beau meuble ancien. C'est Rodolfo, en costume noir, avec une pochette de soie de couleur crème. Les cheveux sont abaondants, grisonnants: un homme distingué qui inspire le respect, attire l'attention. Revenons du verre de la lentille de caméra au verre du téléviseur.

On y voit le député faire face à la caméra de télévision. Il aime ce jeu de reflet en reflet. Quand l'émission s'achève, on libère le député Rodolfo. Il passe aux toilettes. Le voici seul un instant. Il peut vider sa vessie, relâcher sa concentration, arrêter de sourire. Un peu d'eau sur le visage pour se rafraîchir et se réveiller. Rajuster son sourire. C'est une habitude, totalement inutile, parce que lui n'en a pas besoin, pas lui. Le sourire est constant et vient toujours quand il faut. Ce rituel passé, il rajuste sa cravate, sa pochette, sa vest sur mesure qui tombe impeccablement. On le sent tellement intégré à son costume qu'on ne s'étonnerait pas de voir son corps vivant se dissoudre et faire place à un mannequin de plastique, ustensile spécialisé dans le port des vêtements du député. Le mannequin servant les habits, leur gardant plis et forme. L'homme disparu dans ses vêtement, invisible.

Rafraîchi à neuf, Rodolfo sort des toilettes et se dirige vers le bar où l'attend une journaliste de la presse écrite américaine, Olga Riscal. Il l'aborde en anglais avec la politesse affable des hommes mûrs inquiets de plaire encore aux femmes. Inquiétude bien étrange, car ces hommes, justement à cet âge mûr mais encore tenu, sont au zénith de leur succès.

La journaliste, amusée, lui répond dans un espagnol légèrement accentué mais grammaticalement parfait. Elle remercie Rodolfo de la recevoir. Elle présente l'objet de l'article qu'elle se prépare à écrire et l'esprit de l'interview, pour vérifier que le cadre proposé convient au député. Rodolfo, en politicien chevronné, replace la conversation sur un terrain moins formel. Restant sur la corde d'équilibriste de la conversation diplomatique, avec la virtuosité du grand communicateur qu'il n'arrive pas à brider, il interroge poliment Olga sur l'origine de son espagnol parfait. L'attaché parlementaire de Rodolfo lui avait évidemment préparé une note contenant un synthèse de la biographie et de la bibliographie de la journaliste américaine. Cela permet à Rodolfo de ciseler ses questions, puisqu'il en connaît les réponses: l'ajustement de la conversation sera sans faille. Rodolfo, conquistador de jolies femmes déploie son talent avec brio.

Olga n'est pas dupe, mais se prête à la promenade verbale. Elle est partagée entre une méfiance lucide face à cet homme latin, galant mais macho avec discrétion et pondération, et l'agrément incomparable de se faire complimenter par un homme élégant et ... Quoi au fait? Elle laisse la question en suspens.

Regardons le dessous des cartes de Rodolfo, alors que la partie est sur le point de s'engager. Voici la fiche de synthèse que Rodolfo a reçu de son assistant pour préparer l'important entretien avec la journaliste Olga Riscal:

-Olga Riscal, 29 ans, célibataire

-doctorat de l'université de Princeton, NJ, sur "Cervantes et l'Homme historique"

-chroniqueuse sur l'Amérique latine et l'Espagne, dans plusieurs grands quotidiens nord-américains.

-père: Jose-Luis Riscal-Mendez, professeur de mathématiques, homme discret et réfléchi

-mère: Liberty Goldstein, féministe engagée, à l'initiative d'actions spontanées populaires en Amérique latine sous le nom de "Libertad Mendez". Le prénom Olga qu'elle a donné à sa fille témoigne d'un engagement marxiste, non partagé par sa fille.

-Olga Riscal est une plume indépendante qui ne se laisse enfermé dans aucun système fermé. toutefois, elle serait plus proche des Démocrates que des Républicains, loin de l'engagement intellectuel de ses parents à l'extrême-gauche.

Olga Riscal est une journaliste réputée. Elle écrit des articles équilibrés qui forment l'opinion des décideurs américains, y compris de Wall Street. En annexe à la fiche de synthèse se trouvent plusieurs documents détaillés: articles de journaux sur la mère d'Olga, résulé de la thèse sur Cervantes, une bibliographie. Rodolfo lit le reste du dossier en détail. Cette journaliste l'intrigue.

La femme ailée (9)

Stefano est à la fenêtre de son appartement, un loft du "Village" à New York. Cela fait plusieurs semaines qu'Asphélia est partie. Dehors il fait gris, un temps gris de Manhattan comme souvent. Stefano s'éloigne de la fenêtre. Il quitte l'appartment, ferme la porte blindée, prend l'escalier métallique, arrive dans la rue. Son visage reçoit le vent puissant. Il avait besoin de cette poussée contraire, de cette résistance au mouvement qui lui donne un nouvel équilibre, comme un appui. Quelque chose contre quoi pousser, exercer sa force, consommer son énergie.

Toute son attention est pour Asphélia, Asphélia cette femme rêvée, qui, absente, retrouve son intangibilité angélique. Asphélia déploie à demi ses ailes et deux doigts de sa main droite forment le geste codifié de l'Annonciation. C'est aussi un:

-Noli me tangere.

Ne me touche pas, non! Une voix pourtant douce, sans source localisable, immanente, immersive. Pas de rancoeur, pas de douceur sensuelle, juste l'équilibre discret des chapelles aux vitraux bleus.

Ne me touche pas, n'essaye pas , ce serait inutile et surtout inélégant.

Stefano sait qu'Asphélia ne reviendra pas, cette Asphélia qui avait une présence chaude, capable de bouillonner jusqu'à l'excès violent. Asphélia, actrice d'Action Painting, de barbouillage génial et rupestre. Le corps d'Asphélia est parti vers d'autres cieux, verticalement, comme le Christ rédempteur de Rio. Lévitation d'Asphélia. Ne pas confondre cette lévitation avec la flottaison fluviale d'Ophélia, qui elle est morbide, sinistre. Asphélia est vie et vigueur dans un ailleurs indéterminé. Cette femme était de passage. Stefano l'a toujours su. Un moment il a voulu l'occulter, le nier, se créer une histoire de journal de bord, consigner une régularité, enregistrer l'insaisissable. La conjonction Stefano. Asphélia n'était qu'une équinoxe, pas une structure minérale stable. Stefano cherchait vainement à crére de la durée, de la fréquence, un feuilleton de vie. Une série dont il n'aura vu que le pilote en fragment, son expansion, sa rétraction, sa destruction épiphanique.

Même si Asphélia est loin, son ombre ailée reste projetée sur l'espace personnel de Stefano.

Stefano marche. Il a retrouvé le calme intérieur. Il est prêt à peindre un ensemble de tableaux sur le thème des signes de larue. Il va creuser le sens du lieu Manhattan, soulever les pierres, excaver l'émotion, l'origine des sensations.

15 janvier 2007

La femme ailée (8)

C'est lors de son voyage à Paris qu'Asphélia, à l'écart des Champs Elysées, avait été ramenée à cette période fondatrice où elle habitait New York. Elle devait se rendre à Cologne pour des rendez-vous le lendemain.

Elle s'installa dans l'avion. Elle était arrivée sans y penser à l'aéroport Charles de Gaulle. Programmée pour voyager. Elle s'assit et ferma les yeux. Elle écoutait des tangos de Carlos Gardel sur son player. Asphélia n'était jamais allée à Buenos Aires et comptait bien ne jamais y aller pour préserver à ce lieu la magie du mystère, avec son sfumato léger et les contrastes forts des mouvements de l'âme que le tango lui révélait. Ses morceaux préférés étaient "Mi Buenos Aires querido" et l'insurpassé "Volver". L'avion étendit ses ailes au son de "que veinte anos no es nada". Asphélia savait cette musique désuette. Elle n'intéressait plus grand monde hormis des gens âgés, par exemple ceux qui avaient vécu le premier essor de la Télévision espagnole sous Franco, en noir et blanc, à grand renfort de Zarzuelas, et de comédies sentimentales où le tango jouait un rôle central, faisant vibrer la corde sensible des ménagères. Malgré cela, et l'horreur que cela aurait pu lui inspirer, elle se savait irrémédiablement attirée par le tango et ces fotonovelas ou historietas, ces roman-photos sentimentaux qui ont encore un grand succès en Amérique Latine. Nombreux sont d'ailleurs les romanciers de talent qui s'y sont essayés, pour gagner un peu d'argent.

Asphélia se laissa dériver vers le clair de lune des historietas. Lui apparut, sous une lumière blanchâtre, l'intrigue qui suit:

-Elvira, institutrice dévouée d'un pauvre village du Yucatan, s'est follement éprise du beau Rodolfo qui est l'entraîneur de l'équipe de foot junior locale. Rodolfo est un séducteur peu scrupuleux, aux cheveux gominés. Le postier du village, Alberto, gentil et timide, nourrit un feu dévorant mais secret pour la belle institutrice. C'est un peu comme dans un western. Alberto est un homme bon et serviable, toujours à la disposition d'autrui.

Alberto surprend un jour Rodolfo lors d'une tentative de séduction dont l'objet est Ana-Maria, l'élégante patronne du bar central du village. Ana-Maria et Juan, son mari, sont des notables de la petite communauté. Aujourd'hui, Juan est allé consulté au dispensaire pour une toux rauque et très tenace. Ana-Maria est très inquiète pour lui. Elle s'en ouvre aux clients accoudés au comptoir. Rodolfo fait briller ses yeux comme d'autres font briller leurs chaussures, pour éblouir. Il ne cesse de flatter la coquette Ana-Maria, qui, aveuglée par sa vanité, le trouve charmant. Alberto, du fond du bar, voit tout. Il comprend tout, et démasque la manoeuvre malsaine de Rodolfo. Alberto est un chrétien à la foi profonde. Rodolfo lui inspire un mélange de pitié, de mépris, d'horreur. Comment peut-on en arriver là? Pourquoi forcer la note, et afficher un intérêt inconvenant pour une femme mariée? Est-ce parce que la patronne est la femme la plus élégante, la plus riche et la plus en vue du village? Est-ce l'élégance urbaine d'Ana-Maria qui l'attire?

Alberto, plus tard, se trouve seul à l'église. Il médite face à une vierge noire, sa protectrice. Il prie pour Ana-Maria, pour qu'elle ne tombe pas dans le piège de la séduction adultérine. Il prie aussi pour Rodolfo, pour qu'il lui soit pardonné, et que son âme retrouve la sérénité. Sa dernière pensée fervente ira à Elvira, la belle institutrice. Sa prière est moins précise, elle reste formulée avec des points de suspension. Il a bien conscience d'un émotion particulière lorsqu'il évoque Elvira, mais est-ce vraiment cela l'amour? Ou bien ce qu'il éprouve n'est-il qu'une attirance à laquelle il vaudrait mieux ne pas céder?

Elvira, en fin d'après-midi, quand l'école est finie et la chaleur retombée, s'attrade près du stade de terre battue. Elle observe l'entraînement du club de foot. Il est clair qu'elle n'a d'yeux que pour Rodolfo. Le beau mâle s'en rend compte et commence un jeu de séduction sans parole, qu'il a visiblement porté à un niveau de virtuosité. Coïncidence, le postier Alberto passe à vélo, faisant un signe amical à l'institutrice, qui répond par un grand sourire mais revient à l'objet initial de son attention dès que le cycliste est passé. Alberto se retourne, pour admirer la silhouette à contre-jour de la belle Elvira. Il vois aussi se profiler celle de Rodolfo. Ses yeux vont de l'un à l'autre. Ici encore, c'est un choc. Il comprend, il a vu ce fil invisible qui sous-tend les regards clandestins échangés entre l'institutrice et l'entraîneur. D'un coup il perd toute compassion pour Rodolfo, l'homme qui donne libre cours à tous ses penchants, sans aucune mesure, avec égoïsme, sans jamais prendre en considération aucune des femmes qu'il convoite. Cet homme est dangereux, ignoble, méprisable. Alberto lutte pour ne pas laisser exploser sa colère. C'est une colère profonde et immense, une colère de l'Ancient Testament. Il doit se raisonner. Alberto, torturé, erre des heures sur les chemins de forêt. Il se rend enfin à l'église du village voisin où se trouve le prêtre aux nombreuses paroisses, Don Joaquin. Don Joaquin le reçoit en confession. Alberto se fustige: il a péché en pensée, comment réparer, comment retrouver la paix? Don Joaquin est troublé par les révélations d'Alberto.: les patrons du bar sont dévôts, comment est-ce possible? Il ne dit rien de ses propres pensées à Alberto. Evidemment, la meilleure protection contre la tentation pour Ana-Maria, ce serait que le séducteur Rodolfo soit neutralisé, fixé ailleurs. Elvira? Oh, oui, mais alors quid d'Alberto? Le bonheur de trois, quatre personnes: Ana-Maria, Rodolfo (qui ne mérite pas Elvira), Elvira, et Juan, au prix du sacrifice de l'amour d'Alberto pour Elvira? Non, cette solution n'est pas satisfaisante, il faut trouver mieux. Le prêtre récite une prière à peine audible pour se donner le temps de réfléchir. Il s'adresse au fidèle confessé:

-Alberto, mon fils. L'heure est venue de trouver en ton coeur la force de parler à Elvira. N'attends plus. Pour toi, pour elle, pour tous. Tu seras pardonné. Tu retrouveras la paix et l'amour de dieu, peut-être aussi... Le prêtre sourit derrière la grille... L'amour d'une femme? Dieu est bon, sois confiant.

Elvira, pensive, se dirigeait à pas lents vers l'école où se trouvait son petit logement de fonction. Elle était troublée. Certes Rodolfo, avec son physique, ses dents blanches et son éternel sourire d'acteur de cinéma, l'attirait. Mais elle-même n'était pas sûre de lui porter un amour authentique , de ceux qu'on voit dans les grands romans russes, un amour de 500 pages. Alberto, par contre, cet homme réfléchi et bon, enveloppé du mystère de sa timidité, l'intéressait. Elle voulait le connaître mieux, masi comment? Son salut sympathique de tout-à-l'heure lui avait fait plaisir. Tiens justement, le voilà.

Au lieu de se parler avec les yeux, au lieu de donner à leurs corps la maîtrise, ou l'absence de maîtrise de leur échange, ils furent vite ensemble par les mots. Des mots sincères, des mots honnêtes, mais aussi des mots passionnés: ceux-là même qui cimentent la vie d'un couple éternel. Orphée avait trouvé Eurydice. Elle le suivrait. Ils iraient ensemble. Il l'avait extrâite du lieu de tous les dangers. Ils pouvaient marcher tous deux en confiance vers l'école, partir pour une vie heureuse.

La musique du Lac des Cygnes de Tchaïkovsky accompagnait Asphélia pour la fin heureuse de son historieta rêvée.

11 janvier 2007

La femme ailée (7)

Voici l'histoire de la fin tragique de Junior:

... ECRIRE PLUS TARD...

07 janvier 2007

La femme ailée (6)

Asphélia n'avait aucun plan d'avenir. Comme toujours dans ce genre de situation, sa boussole interne la dirigea vers son pôle invariable, l'immeuble Flat Iron, qui fut à une époque le plus haut de New York, et se trouvait maintenant noyé au coeur de Manhattan.

Le Flat Iron, antérieur à l'Empire State Building, évoquait le jazz triomphant, ses éditeurs, tous à New York, les danses charleston et la peinture futuriste: ce culte de la vitesse, de la transformation mécaniste et des couleurs brutes, venu d'Italie.

A pied de l'immeuble à étrave triangulaire, Asphélia reprit son souffle, et commença à dénouer les fils jusqu'alors emmêlés de sa pensée. Elle n'était pas encore sortie de son rêve, un cauchemar en arborescence verte tressant le Chant XIII de l'Enfer de Dante, avec un Stefano hydre-racines. L'apocalypse s'était stabilisée, ne se dégradant plus. Elle devenait observable, analysable. Asphélia se sentait maintenant en mesure de l'enfermer dans une boîte hermétique dont l'horreur ne ressortirait plus. L'image vivrait encore longtemps, mais sous contrôle. Peut-être qu'un jour, avec un peu de chance, elle ne serait plus qu'un souvenir, une image externe, punaisée, dont on s'est détaché, parce que les lignes de tensions se sont espacées, et qu'on passe entre leurs mailles. Cela n'arrive, bien sûr que quand on a compris tout ce qu'il y avait à comprendre, par exorcisme mental.

Asphélia savait que pour l'instant, mieux valait ne pas insister. Remuer le sujet ne ferait sortir que de la souffrance. Asphélia se souvenait d'une autre oeuvre de Dante: Vita Nova, qui commençait ainsi:

-Dans ce cahier de ma mémoire, à cet endroit, est écrit "une nouvelle vie commença", soit "incipit vita nova" en Latin.

Asphélia se savait capable de tourner la page qu'elle venait de lire: celle de Stefano. Elle en était encore à la contemplation de la prochaine: la page blanche à ce moment, qui suivrait bientôt. Sa vie-après, tout y était à définir, à imaginer, à construire ou plutôt à déclencher comme un bruit maladroit déclenche une avalanche.

Le goût amer qu'elle avait dans la bouche ne l'avait pas quittée, mais déjà son coeur battait plus fort, inquiet du moment qui suivrait, mais plein d'espoir aussi.

Etait-elle prête à accueillir les événements, les occasions, de changer sa vie, ce qui viendrait à elle en somme? Pas encore, non, pas immédiatement, mais bientôt, oui, bientôt elle serait de nouveau prête.

Entretemps, il lui faudrait passer par un retrait du monde. Ce serait une déconnexion, un repos, une dormition. Elle méditerait, rentrerait au plus profond d'elle-même pour cautériser les blessures de son âme.

Elle se laissa voguer au vent glacial de New York qui trouvait un chemin facile dans les larges avenues. Ce vent lui faisait du bien. Ses oreilles résonnaient d'un grand Magnificat. La ville en vibration prenait le dessus sur ses habitants, donnant la mesure, créant l'oscillation vitale. Asphélia se sentait entraînée par les flux du métro, les mouvements de piétons qui marchaient dans la ville, où les immeubles marquaient l'espace, avec une dignité baroque.

Asphélia méditait sur New York. Depuis le triangle du Flat Iron partaient des circulations de lumière. Etait-ce un laser vert palpeur de relief, ou un pacman bipeur qui parcourait de façon exhaustive la grille de Manhattan, ce réseau carré, crystallographique?

L'appel d'air n'était-il pas la continuation des souffles et flux dont Hildegard de Bingen avait animé son oeuvre?

L'appel d'air, et déjà Asphélia s'élançait, à tire d'ailes. Son mouvement ergodique s'accélérait, noircissant le plan de la ville pour marquer son passage. Asphélia avait une totale maîtrise, elle étendait toute l'envergure de ses ailes blanches sur la ville.

Sans l'avoir cherché, Asphélia arriva à la gare routière d'où partaient les autocars, à l'huere où le soleil commençait à faiblir. Elle consulta les horaires. Elle eut alors l'idée de partir pour Philadelphie.

Elle appela sa meilleure amie de lycée, Donna, et lui expliqua qu'elle traversait une phase une peu difficile et aimerait pouvoir loger chez elle quelques jours.

Prendre ses distances avec New York. Faire le deuil de sa relation avec Stefano.Donna comprenait. Les deux femmes étaient très proches. Donna proposa même d'organiser un programme de célibataires qui leur ferait du bien à toutes les deux. Donna était temporairement libre comme l'air.

Pendant le trajet en car, Asphélia fit le vide. Elle se rappelait le lycée, Donna, les copains, l'équipe de volley-ball dont elles faisaient partie. Les matches en déplacement leur avait fait voir la Pennsylvanie sous tous ses angles. C'est vrai qu'il y avait dans cet état une rigueur classique germano-batave conservée depuis les premiers colons. Philadelphie était tout de même plus ouverte, c'était une métropole culturelle, à l'ombre de New York, mais avec ses côtés village qui la rendaient sympathiques.

Au centre de Philadelphie, il y avait du bon jazz, à Market Place. Le coeur de la vie diurne et nocturne était incontestablement South Street, lieu de déambulation linéaire, à pied ou en voiture. De préférence une Cadillac à deux banquettes de 3 places, agitée par ses passagers pour marquer le rythme de la musique que projetait son système audio poussé au maximum.

Il y avait, beaucoup plus classique mais très populaire aussi, le Mann Music Center. Le journal Philadelphia Inquirer distribuait des coupons pour des places gratuites de concert: les amateurs trouvaient toujours à se glisser sur les bancs extérieurs à la belle saison.

Asphélia s'installa donc chez Donna. Une semaine fut passée, en semi-congé, à évoquer une foule de souvenirs communs qui revenaient. Quand les revenants furent repartis, il ne restait plus grand chose à dire pour une moment. Donna avait sa vie, ses amis, ses amants. Asphélia au fond gênait, et finissait, elle aussi par être gênée. Asphélia se trouva un travail et un studio. Elle fut engagée par le Mann Music Center pour lequel elle devait susciter du sponsoring privé. Son titre de "fundraising assistant" la mettait en parité avec Judith. Judith, une jeune femme noire d'une grande beauté accueillit gentiment sa nouvelle collègue. Judith emmena Asphélia dans ses lieux favoris: bars, clubs de jazz. Elles furent bientôt très proches. Aussi lorsqu'un matin Judith n'arriva pas au bureau à l'heure prévue, Asphélia s'inquiéta et l'appela sur son téléphone portable.

Judith répondit très secouée: son frère cadet "Junior", avait été assassiné pendant la nuit. Il s'était trouvé à la mauvaise heure au mauvais endroit, la fatalité. Une explication peu convaincante donnée par la police qui cherchait à classer le dossier au plus tôt. Mort d'un noir dans un quartier noir. Malheureusement si fréquent, trop fréquent.

Mais Judith refusait que la tombe de "Junior" se refermât sans que toute la lumière fût faite sur les circonstances du meutre.

Asphélia étendit ses ailes blanches sur Judith et l'accompagna dans son enquête. Judith et Asphélia se présentèrent séparément à une centaine de témoins potentiels, sous le prétexte d'enquêtes de marchés pour deux grandes marques concurrentes de soda. Ce que l'une identifiant comme un début d'information, l'autre le faisait compléter par les mêmes personnes, abordées différemment. Les recoupements et croisements furent bientôt consolidés. Judith et Asphélia établirent les faits comme suit:

...

27 décembre 2006

La femme ailée (5)

Plus tard, bien plus tard mais trop tôt, il y avait eu les cris, les déchirements.

La passion de Stefano pour les plantes, sans limite, était devenue intolérablement oppressante pour Asphélia. Elle se voyait entravée par les vertes ramifications, toujours en croissance, toujours en conquête, empiétant sur l'espace personnel d'Asphélia. Asphélia, femme ailée, voulait se mouvoir librement. Stefano remplissait son espace statique. Il le réduisait comme dans une guerre de position. C'était une colonisation aussi hérissante et désagréable que celle des acariens dans un lit. Stefano, quant à lui, n'en pouvait plus de subir la critique silencieuse et implicite d'Asphélia.

Les crises se multipliaient.

Invariablement la sortie de crise se faisait selon un schéma de dissolution malsaine et frénétique, un semblant de réconciliaition qui ne dupait personne. En fait la guerre continuait sur un autre terrain. Pour généraliser Clausewitz, la continuation de la guerre par d'autres moyens, sur le terrain de l'amour expiatoire, où les corps luttent, se donnent un plaisir vengeur, un plaisir pardon, un plaisir regret. Ca se termine la bouche pleine de sel.

Une tragédie de croire s'aimer encore, tout en perdant prise, et en voyant s'effilocher les dernières trames du tissu qui vous liait.

La peur de la passion impasse, celle qui vous dévore sans plus vous nourrir.

Un rêve horrible d'Asphélia précipita la fin de cette histoire. Ce rêve montrait les plantes déchaînées dans une croissance digne d'un jeu vidéo, rapide au-delà de l'entendement. Stefano était devenu la racine centrale des plantes ennemies. Les arborescences dynamiques accueillaient les suicidés du XIIIème cercle de l'Enfer de Dante. Ces âmes irrémédiablement damnées se morfondaient dans d'infinies souffrances reflétées par les convulsions tordues de la forêt dense. Enfer, oppression, atmosphère humide irrespirable, Stefano hydre verte, et les suicidés.

En sortir. Tout de suite.

Asphélia se réveilla en sueur.

Stefano continuait à dormir. Elle avait fait son sac au minimum, et s'en était allée tant qu'elle le pouvait encore.

La femme ailée (4)

L'opus maior de Stefano, selon Asphélia, c'était ces matins où, dans le lit chaud, il peignait pour elle et en elle. Son grand pinceau, partie intégrale et pensante du corps de l'homme, donnait un récital de sensations inouïes à la femme ailée. Après avoir exploré Asphélia sur un mode tactile précis et délicat, puis butineur en douce succion, introit son pinceau cylindrique et gonflé de gouache monochrome et chaude. Elle se sentait peinte du dedans, comme si un univers apparaissait en elle, une Création surgie du Chaos originel, paysages et portraits.Elle portait en elle une foule d'oeuvres, devenait grotte sanctuaire, abritant des oeuvres rupestres. Son humidité faisait vivre des mondes nouveaux. Le pinceau cylindrique de chair la nourissait de cette unique couleur translucide dont dérivaient toutes les autres teintes de la vie. En parallèle ou plutôt en entrelacement, en répons, Asphélia voulait couvrir le corps de Stefano d'écrits incantatoires, des mots d'une philosophie essentielle. Elle se voyait caressant toute la surface du corps de l'Homme, lui couvrant la peau d'un manteau verbal magique et doux. Ses mains caressaient, en des gestes calligraphiques, créant un tatouage sensoriel, un invisible graphique. Pour l'amour... Des mots en efflorescence. Asphélia étendait ses ailes sur Stefano, ils s'envolaient tous deux. Si haut. Un vol icarien.

23 décembre 2006

La femme ailée (3)

C'est l'hiver. Une belle journée froide. Le soleil ne réchauffe pas beaucoup. Asphélia, en manteau, écharpe et gants, n'a pas froid. Elle s'abandonne à l'écoute de la Ville Lumière, aux palais de pierre et d'acier. Elle laisse monter en elle le thème d'April in Paris en style de jazz be-bop.
Asphélia vogue sur les flots du destin.
Elle revoit New York, son immeuble préféré, le Flat Iron, les avenues balayées par des rafales glacées.
Il y avait eu un concert au Sweet Basil, par un grand pianiste sud-africain dont tout le monde parlait. Asphélia était assise à une table près des musiciens. La musique avait détendu son corps. Elle se sentait en harmonie avec le lieu, avec le son, avec l'ambiance. Ala sortie -elle se préparait à rentrer seule, comme elle était venue, chez une amie qui l'hébergeait- un jeune homme lui avait souri. Beau sourire. New York la ville où l'improbable se réalise. La ville aussi où ce qu'on attend raisonnablement n'arrive pas, est toujours repoussé à plus tard par cette malédiction de grande ville qui dilue tout dans la foule, et broye les aspirations individuelles légitimes. Femme seule et libre, cherchez à vous marier à New York: impossible.
L'inconnu, inattendu, c'était Stefano, un jeune peintre venu de Sicile pour une première exposition et qui n'était jamais rentré. Asphélia se souvenait précisément de leur déambulation de l'après-concert. Stefano l'avait mené à la galerie où il exposait. Une visite de l'extérieur, où il fallait écarquiller les yeux, les laisser s'habituer à la pénombre pour deviner plus que voir les oeuvres. Asphélia, au regard artistique exercé, avait observé, analysé, comparé. Mais surtout, elle avait ressenti une émotion profonde. Les motifs de cette série étaient des arbres d'olivier stylisés, aux ombres fortes et surcontrastées, et surgissant de l'horizon, des visages d'hommes et de femmes. Stefano expliquait sa série:
-Les émigrants regardent la terre aride. Ils ont dû la quitter, mais c'est la terre de l'enfance, la terre des ancêtres. L'olivier c'est la paix. Les branches qui se tordent, c'est le temps qui est passé, la mémoire en construction, la vie et ses difficultés.
J'ai aussi prévu une suite. Ce sera avec les mêmes personnages transparents, à une autre étape de leur évolution. Je les montrerai au travail dans leur nouveau pays. Il y faudra des symboles mécaniques, productifs, industriels. J'y mettrai aussi des ordinateurs, des chiffres de la finance qui dansent dans la balance du produit national brut!
Pour moi la roue dentée, c'est un symbole classique, grec, de l'émigration ouvrière.
J'y mettrai la famille formée, le relais passé, l'âge, le grand âge qui vient comme une couronne sur ceux qui ont pris leur vie en main très tôt.
Derrière, à l'arrière-plan, il y aura du bleu intense, la Méditerranée. En signature, au fond, une galère grecque à peine discernable, mais qui donne tout le sens. Un jeu de lumière entre ce bâteau et la plage pourrait pointer vers le renvoi du passé au futur, la boucle de l'historien Thucydide: la vue en cycle. Une lentille incendiaire d'Archimède?
Le feu porté chez les Romains?
Cette nuit s'était terminée à la montée de l'aube. Ils étaient au moment où la lumière se fit dans un des cafés de Christopher Street. Entre-temps, ils avaient marché sans fin dans Manhattan, accroissant l'ergodicité de leurs pas au voisinage du Village. Asphélia avait évoqué Antonello da Messina, et le regard sans fond, qu'il soit d'homme ou de femme. L'être un homme, l'être une femme selon Antonello? Question ouverte, sur laquelle ils avaient réfléchi ensemble. Leur échange fut détaillé, intense, passionné. Ils saisirent sans l'avouer le miroir qui se présentait, et furent surpris de ne pas vouloir aboutir, mais au contraire prolonger toujours cette quête commune devenue mutuelle. Assis au café, le jeu de la vie continua. La conversation les construisait plus qu'ils ne construisaient leur échange. Les horologes des joueurs d'échec de cette partie vitale étaient bloquées. Le temps aboli. Tant et si bien que le soleil se leva. Ils se regardèrent étonnés de se voir sous une lumière pure, orthogonale, révélant les microdétails de leur visage. Ces détails dont la nuit les avait contraints à faire abstraction s'élevaient maintenant comme un paysage de montagne sorti des nuages. Tout un pays à découvrir. Sous l'incidence directe et précise de la première lueur du jour. C'était comme se présenter de nouveau l'un à l'autre, une révélation, de l'étonnement, un enchantement.
Pour ne rien gâcher de cette rencontre remarquable, ils décidèrent de partir chacun de leur côté sans se retourner. Mais, ne pouvant faire autrement, dans un parjure copiant Orphée, ils se retournèrent au même instant. Ils sourirent de se voir unis dans cette transgression. Puis ils furent absorbés par des courants opposés de la foule matinale.
Tant que dura leur amour, ils respectèrent des règles définies ensemble:
-Asphélia ne poserait jamais pour Stefano
-Asphélia n'observerait jamais Stefano au travail.
Le processus créatif, mutuellement compris dans toute sa profondeur, ne devrait pas être banalisé dans leur relation, ni leurs émotions dans le chaos de la création.
Asphélia, à cette époque, se savait déjà ailée. Pourtant ce n'est qu'à Paris, sur ce banc qui faisait face au Grand Palais, qu'elle commença à s'interroger sur la vraie image que Stefano avait eu d'elle. Avait-il vu ses ailes? Avait-il au moins senti le léger mouvement d'air autour du corps d'Asphélia quand elle tournait sur elle-même pour exprimer sa joie?